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16/07/2006

La révolution des megachurches (1) : cocooning ou nouvelles colonies ?

medium_images.6.jpgAu cours de l’année 2005-2006, le thème principal sur lequel j’ai enseigné à l’EPHE est celui des megachurches, c’est-à-dire des églises géantes. Elles sont caractérisées par un nombre de fidèles d’au moins 2000 personnes présents au culte, et par une offre très diversifiée, qui ne se limite pas aux activités purement religieuses.

En plein boom aux Amerique du Nord (où l’on en dénombre plus de 1200), elles commencent aussi à se développer en Europe. Elles posent nombre de questions.


Je vous propose dans ce blog d’aborder de temps en temps quelques aspects de cette recherche en cours. Cette présentation est faite sous forme d’extraits de mon cours, qui seront repris et retravaillés pour une publication prévue pour 2007. Ci-dessous, voici une première réflexion au sujet du type de lien social développé dans ces églises géantes. Cocooning chrétien ou nouvelles colonies?

 

L’hypothèse de la megachurch comme tentative de restauration partielle d’une petite ville met en tension deux types de lien social. Le premier privilégie l’entre soi, les “besoins” des convertis réfugiés dans la serre chaude de “l’enclave” (D.Miller). On rejoint plutôt ici l’idée d’une communauté affinitaire où la convivialité des régénérés est privilégiée, sur un mode relativement consumériste (voire parfois hédoniste) et replié sur lui-même. La foi doit d’abord améliorer la vie quotidienne, faire du bien, rendre heureux et rassurer le chrétien soumis au stress d’une société trop compétitive. L’universitaire Randall Balmer (…) souligne cette dimension en mettant l’accent sur le besoin d’un “univers où tout est sécurisé et contrôlé, depuis la température jusqu’à la théologie”. Les membres “n’ont pas à se faire de souci pour la recherche d’une école, de réseaux sociaux ou d’un endroit où manger. Tout est fourni ensemble (prepackaged).”

 

medium_images-1.2.jpgOn assisterait ici à ce que l’historien Bill Leonard (Wake Forest University) décrit comme un “cocooning chrétien” qui privilégie l’entre-soi, le confort et la sécurité d’une enclave préservée des tumultes du reste de la société. Du concert de christian music (musique chrétienne) au self-service à base de produits organic (bio) en passant par la salle de fitness, le garage de réparation de voitures ou le terrain de baseball, le chrétien trouve dans sa megachurch tous les services que son grand-père trouvait dans une petite ville, avec de surcroît la garantie d’un label chrétien conforme à ses orientations spirituelles et morales. L’Église devient alors microcosme du monde, si bien qu’il ne faut pas s’étonner que les fidèles de Prestonwood Baptist Church à Plano (Texas: voir photo ci-contre) appellent leur communauté “Prestonworld”. Mike Basta, le pasteur exécutif de cette communauté souligne quant à lui, plus modestement : “nous ne sommes pas une grande Église, nous sommes une petite ville”.

 

En proposant au chrétien toutes les commodités d’une petite ville, quitte à soustraire ce dernier à l’environnement de la société globale, on n’est pas si loin de la gated community, cité fermée où nul n’est accepté comme résident s’il ne répond pas au cahier des charges…Le second type de lien induit par la métaphore de la petite ville telle que Miller l’énonce met plutôt l’accent sur une dynamique de type sociétaire (lien contractualisé, et articulation forte avec la société globale). Dans la megachurch, il ne s’agirait pas de soustraire les gens à leur environnement urbain, mais de les relier sur le mode d’une association volontaire en interaction constante avec le milieu social plus large (travail caritatif, engagement local etc.). Le haut niveau d’activités sociales conduites par les megachurches tendrait à soutenir cette seconde hypothèse, tout comme le souci constant d’attirer sur leurs campus le monde extérieur.

 

medium_images-2.2.jpgLoin d’un monastère clôt sur le monde, ou d’un cocon pour classes moyennes nostalgiques de La Petite Maison dans la Prairie, les megachurches s’apparenteraient ici plutôt à des établissements néocoloniaux, au sens de bâtiments pionniers pensés, voulus et bâtis pour faire école, proclamant au monde environnant que la nouvelle civilisation ainsi affichée a vocation à transformer la société à son image. Ce modèle remonte à loin. Il renvoie à l’héritage américain de la cité puritaine voulue comme une cité sur la colline, exemplaire, éclairant le monde, selon le fameux sermon du gouverneur du Massachussetts, John Winthrop (1587-1649: voir photo ci-contre). (…) Il n’y a certes pas identité des modèles, mais analogie partielle.

 

À l’image de la wilderness des indiens, des “sauvages”, la société actuelle apparaît, aux yeux des protestants évangéliques, comme enténébrée, loin de Dieu. Dans les deux cas, l’espace est à (re)conquérir à partir d’établissements chrétiens appelés à faire école. Dans les deux cas, une foi protestante prosélyte entend proposer un modèle intégré, où l’activité strictement religieuse colore toute la dimension du social (loisirs, économie, engagement social voire politique). Sur le chemin de la “poursuite du bonheur” inscrite dans la Déclaration d’indépendance américaine, la société pionnière proposée par la megachurch est affichée en exemple comme les établissements puritains se présentaient aussi comme modèles de la félicité promise aux élus.


Cocooning chrétien, ou nouvelles colonies ? Dans le premier cas, on ferait face à un communautarisme soft qui privilégie l’entre-soi, dans le second scénario, à une société alternative qui multiplie les liens avec l’extérieur. Le lecteur comprendra qu’on ne peut pas trancher. Suivant les situations, on se situe plutôt dans le premier registre, ou plutôt dans le second.

 

Mais dans les deux scénarios, une chose est sûre: les megachurches états-uniennes aujourd’hui resocialisent religieusement des millions d’Américains dans de gigantesques multiplexes religieux dont la variété de services est telle qu’elle évoque une société parallèle, à la fois très proche de la société globale, mais aussi différente par sa référence religieuse et communautaire. Dans une société de l’automobile confrontée au double défi de la massification et des nouvelles solitudes, les megachurches constituent le symptôme d’une demande de lien social et de valeurs partagées: elles expriment le besoin de communautés intégrées, adaptées à l’individu ultramoderne, dans la ligne d’un “christianisme améliorant la vie quotidienne des gens et les rendant heureux” (J-P. Willaime).

Commentaires

Bonjour,
Je me pose une question: les mega-églises sont-elles toutes Protestantes? J'ai en effet lu sur le site de "Hartford Institute for Religious Research" de Thumma Scott que leur recherche ne concerne que les mega-églises protestantes...cela semble signifier que certaines seraient Catholiques?
Merci

Écrit par : sterenn | 04/08/2006

A lire au sujet des mega-churches :

http://www.blogdei.com/balaam

et

http://www.michelledastier.org

Écrit par : Laurent | 09/08/2006

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