21/03/2006

Le protestantisme évangélique, un christianisme de conversion

medium_Brepols.jpgEntre ruptures et filiations

Collectif sous la dir. de Sébastien Fath (Turnhout, Brépols, 2004, 378p)

Ce livre constitue la principale référence actuelle, en langue française, sur la réalité protestante évangélique à l’échelle internationale. « Tu peux naître de nouveau ». Cette profession de foi chantée résonne dans des milliers de temples et assemblées évangéliques, du Brésil à la Russie, des États-Unis à la Corée du Sud. Inspirée d’un passage biblique de l’Evangile de Jean, elle synthétise une culture protestante spécifique, centralisée sur la conversion, le biblicisme, le choix personnel, l’engagement dans des groupements volontaires caractérisés par un ethos intramondain.


Pour la résigner, on retient dans ce volume la formulation « protestantisme évangélique » (on peut aussi parler d’évangélisme), de préférence au mot  "évangéliste", terminologie impropre. À l’heure où la religion privilégie les modes du pèlerin et du converti, les quelque 200 millions de protestants évangéliques –au moins le double si l’on intègre la nébuleuse pentecôtiste/charismatique- sont devenus familiers des médias. Mais sont-ils pour autant bien connus ? Au début des années 2000, la réponse est non.

Dix-sept auteurs mobilisés

Seule une approche collective, croisée, internationale pouvait tenter d’apporter l’éclairage attendu. Tel est l’objet de ce volume dense publié aux éditions Brépols, dans la collection de Sciences Religieuses de l’EPHE. Il est le fruit d’un colloque international organisé du 14 au 16 mars 2002 par le Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité, en partenariat avec le Centre National de la Recherche Scientifique et la section des sciences religieuses de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Sorbonne). Venus de France, des Etats-Unis, de Grande Bretagne (Écosse et Angleterre), du Brésil, dix-sept auteurs ont contribué à ce volume collectif : Laurent Amiotte Suchet, Nancy Ammerman (Etats-Unis), Paulo Barrera (Brésil), Jean Baubérot, David Bebbington (Grande Bretagne), Lucia Bergamasco, Neal Blough, Steve Bruce (Grande Bretagne), Sébastien Fath, Paul Freston (Brésil), Jean-Claude Girondin, Danièle Hervieu-Léger, Mark Noll (Etats-Unis), Sylvie Pédron-Colombani, Fabienne Randaxhe, Leonildo Silveira-Campos (Brésil), Jean-Paul Willaime. Parmi eux, les spécialistes les plus incontestés de ce terrain, à commencer par les historiens Mark Noll et David Bebbington, et les sociologues Nancy Ammerman et Steve Bruce.

L’enjeu de la conversion en milieu protestant évangélique, entre “ruptures et filiations”, a fourni la problématique centrale. Par définition, la conversion introduit une certaine rupture. La validation du croire passerait beaucoup moins par “la lignée croyante” (Danièle Hervieu-Léger) que par “l’inscription dans un milieu croyant” (Jean-Paul Willaime), au prix d’un arrachement aux identités traditionnelles. Mais cette euphémisation de l’héritage n’élimine pas la question des continuités. Les ruptures augurées, en principe, par la conversion, semblent bien s’accompagner de diverses filiations combinées avec de nouveaux types de liens -transnationaux, associatifs et militants-, qui interrogent les sociétés sécularisées. Au service de cette problématique, trois priorités ont été privilégiées : le souci d’un état de la question, d’où l’imposante bibliographie de 953 titres centralisée en fin de volume, le primat donné à l’axe transatlantique, et une approche du phénomène évangélique dans toute sa diversité (des mennonites à l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu).

Quatre grands thèmes

Sur cette base, à partir de la problématique commune de la tension entre « ruptures » et « filiations », quatre grands thèmes sont abordés. Ils représentent, dans ce livre, autant de sections. Le premier volet s’intitule : “Protestantisme évangélique et conversion : un arrière-plan historique”. Il plante le décor à partir de dossiers fouillés qui éclairent quelques étapes clefs depuis le XVIe siècle (Réforme radicale). Au-delà des représentations hâtives qui ne verraient, dans l’objet « évangéliques », qu’une création contemporaine, les contributions de Neal Blough, Lucia Bergamasco, David W. Bebbington établissent diverses influences, voire filiations (typologiques plus que génétiques), depuis le « temps des Réformes » (Chaunu, 1975) jusqu’à celui des « réveils ».

À ce cadrage liminaire, adossé sur un survol historiographique (S.Fath, chapitre 1), succède un second thème : « La conversion au protestantisme évangélique, une des formes de la transnationalisation contemporaine du religieux ». Le protestantisme évangélique relativise la référence au territoire : ce n’est pas le lieu de naissance qui détermine l’étiquette religieuse de l’individu, mais son choix personnel. Pour cette raison, il constitue une des formes majeures de la transnationalisation contemporaine du religieux. Comment s’articulent la dynamique transnationale et la dimension culturellement située de l’entreprenariat évangélique -poids à discuter de l’influence américaine- ? Comment se joue l’articulation du global et du local (“glocalisation”) ? Quelles sont les implications culturelles et politiques du militantisme transnational des “évangéliques” ? Mark Noll, Sébastien Fath, Sylvie Pédron-Colombani et Paul Freston ouvrent des pistes à partir des terrains et réseaux nord-américain, français, guatémaltèque et brésilien.

L’impact social de la conversion

La troisième partie de l’ouvrage, « Conversion et lien social », traite ensuite plus particulièrement de l’impact de la conversion, à partir de quatre contributions proposées par Jean-Claude Girondin, Jean-Paul Willaime, Léonildo Silveira-Campos et Laurent Amiotte-Suchet. Parce qu’elle introduit une rupture biographique, la conversion au protestantisme évangélique induit de fortes dynamiques de recomposition du lien social. Les individus sont intégrés dans des groupes associatifs militants qui reformulent les projets existentiels et forgent de nouvelles sociabilités. Ces dynamiques ne peuvent faire l’économie des filiations (au moins imaginaires), mais celles-ci sont l’objet de multiples bricolages et aménagements suivant les groupes. Comment se joue cette tension entre l’insertion verticale dans une lignée croyante et l’insertion horizontale dans un groupe convictionnel ?

La dernière section de ce volume s’intitule : « Christianisme de conversion et sécularisation, des rapports ambigus ». L’essor, en pleine modernité, d’un protestantisme de conversion constitue-t-il une forme (même paradoxale) de la sécularisation, ou en représente-t-il une contestation ? En d’autres termes, le courant “évangélique” est-il un symptôme, ou au contraire un obstacle au mouvement de sécularisation des sociétés ? On n’obtiendra pas ici une réponse univoque à la question, mais force est de constater que les dizaines de millions de conversions au protestantisme évangélique, depuis le début du XXe siècle conduisent à interroger à nouveaux frais les théories de la sécularisation. Les compétences de Danièle Hervieu-Léger, Nancy T. Ammerman, Jean Baubérot, Paulo Barrera, Steve Bruce, Fabienne Randaxhe n’ont pas été de trop pour avancer dans cette réflexion.

Recomposition interne dans un univers chrétien en recul, ou modèle qui fait partout recette?

L’ouvrage se termine par une conclusion ouverte, qui pose deux hypothèses. L’une tendrait à lire le protestantisme évangélique en terme de recomposition interne à l’univers chrétien, qui lui-même se rétrécit inexorablement. Dans cette perspective, développée avec pugnacité par Steve Bruce (chapitre 17), les Églises évangéliques résistent mieux que d’autres à la sécularisation, mais sans véritablement endiguer sa montée qui, à terme, menace aussi leur existence. Une autre hypothèse (qui n’exclut pas forcément la première) invite à se demander si, au-delà du terrain protestant, on n’assiste pas à une « évangélicalisation » (sic) partielle du catholicisme, du judaïsme, voire de l’islam ou du bouddhisme. Autrement dit, l’étude des formes protestantes évangéliques du « christianisme de conversion » ouvre des pistes dont on peut transposer des éléments pour l’analyse de la plupart des grandes traditions religieuses d’aujourd’hui : mise en avant du choix individuel, de la fraternité élective, du militantisme associatif horizontal. La tradition imposée, l’encadrement territorial et l’obéissance à une institution verticale ne font plus recette –en tout cas dans le monde industrialisé, moteur de la globalisation économique et culturelle- à l’heure où chaque individu construit lui-même son «itinéraire» (Régis Debray, 2003). Dans l’hypothèse où un « réenchantement » partiel soit concevable, les modes empruntés ne sont plus ceux d’une religion moniste et autoritaire (Jean Delumeau, 1977), mais ceux de l’association volontaire de convertis. Des résumés en anglais, un bref glossaire et une bibliographie très étoffée complètent cette somme savante, destinée à apporter les outils nécessaires au décryptage socio-historique du «protestantisme évangélique, christianisme de conversion».

 
Recension par Jeanne-Marie Léonard


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Commentaires

Le Canard Enchaîné du 08 octobre (page8) présente le ministre des finances US, M. Paulson comme appartenant à "L'Eglise du Christ" dont les membres se désignent eux-mêmes comme "scientistes".
Cette Eglise s'apparente-t-elle à La Science chrétienne de Mrs Baker ou aux Eglises évangéliques?
Dans ce dernier cas, pourquoi "scientistes" ?
Merci de votre réponse
Gaspard

Écrit par : gaspard | 13/10/2008

Ce serait bien aussi d'avoir plus de vidéos exlicatives.

Écrit par : Renaud | 13/09/2010

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