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21/05/2007

Emotion en religion, un sujet revisité

65164d538f9f1027950f3522806b5814.jpgLe programme GSRL "religions et religiosités minoritaires en ultra-modernité" que je coordonne a tenu aujourd'hui sa 7e (et dernière) séance de l'année 2006-2007. La réunion prévue en juin a en effet été décalée au lundi 24 septembre, pour des raisons de calendrier surchargé.

En présence de douze chercheuses et chercheurs, nous avons eu droit à une séance très stimulante dont voici un bref aperçu.

 


697019b5f19a37b10b11186f7f56489c.jpgAprès le traditionnel tour de table, Lucine Endelstein, qui termine une thèse de doctorat en géographie (Université de Poitiers), a commencé par nous présenter brièvement ses recherches, qui portent sur l'inscription territoriale du judaïsme parisien.

A partir d'une étude de terrain focalisée sur les commerces casher, les lieux de culte, les écoles, Lucine Endelstein se demande comment l'espace constitue une ressource pour la recomposition des identités religieuses et des identités citadines, au travers d'une enquête très fine qui intègre de multiples questionnements, dont la question de la scénographie des lieux religieux, l'enjeu privé/public (erouvims), la perception par les passants des signes religieux accolés aux bâtiments.

Cette présentation très suggestive a donné lieu à un échange nourri sur la question de l'erouv (ligne élargissant l'espace privé à l'intérieur duquel un juif peut, pendant shabbat, pratiquer une certaine forme de travail), et nous a encouragé à envisager, pour 2007-2008, une séance (voire une journée d'étude) sur la question "religion et territoire en ultramodernité".

Plusieurs travaux en cours, dont ceux de Yannick Fer sur le spiritual mapping, ou ceux du géographe Frédéric Dejean, invitent en effet à interroger, sous l'angle des sciences sociales des religions, l'enjeu d'un possible retour du territoire, après une période précédente plutôt marquée par la "déterritorialisation des appartenances". A suivre!

 

a94a273d0c26fa1c8811fc2b3ca51dcc.jpgRéflexion sur l'émotion en milieu pentecôtiste 

Laurent Amiotte-Suchet et Yannick Fer ont ensuite développé une réflexion très charpentée, et agrémentée d'extraits vidéo fort bienvenus (montrant un aperçu de cultes pentecôtistes), sur la question de l'émotion en religion.

Cet enjeu avait été largement creusé il y a une vingtaine d'années, jusqu'au livre de Françoise Champion et Danièle Hervieu-Léger, De l'émotion en religion (Paris, Bayard,1990). Depuis, il était resté un peu en retrait. 

L. Amiotte-Suchet et Y.Fer ont commencé par poser le cadre théorique de la question, en rappelant brièvement les positions de Weber, de Durkheim et de Mauss.

Pour Weber, l'émotion apparaît clairement comme un phénomène instable, prémoderne, que le mouvement civilisationnel conduit à canaliser au travers d'un processus de rationalisation des comportements. Durkheim, quant à lui, insiste sur l'émotion comme moyen de recharger le sentiment d'appartenance. Il s'agit donc d'un fait social hautement signifiant, mais placé là encore plutôt du côté du prémoderne. Mauss ne déroge pas à la perspective, situant l'émotion comme un état social primitif, du côté du spontané.

Faisant un bond jusqu'aux années 1970, les deux intervenants ont ensuite décrit les deux grandes écoles américaines qui partagent l'anthropologie des émotions, entre l'anthropologie darwiniste (qui insiste sur l'émotion comme un phénomène pré-culturel, une sorte d'essence invariante) et l'anthropologie culturelle, ou relativiste (qui, à l'instar de Clifford Geertz ou de Ruth Benedict, souligne le rôle crucial du contexte).

566f91c7e1daa0aabfdd853e41a1eaa5.jpgEnfin, en s'appuyant sur leurs descriptions de terrain (étayées par des extraits vidéos bien valorisés, qui apportent une valeur ajoutée substantielle à l'exposé), Laurent Amiotte-Suchet et Yannick Fer (ci-contre) ont invité à revisiter la question de l'émotion en s'affranchissant d'une vision trop évolutionniste des choses.

Non, les émotions extériorisées en religion ne sont pas obligatoirement à l'opposé du rationnel, non elle ne sont pas nécessairement signe d'une survivance primitive, ou d'une religion populaire faite pour les gens simples,non elles n'inpliquent pas forcément une "spontanéité chaude", qu'on opposerait à une ritualité froide.

Le terrain pentecôtiste paraît en effet montrer que l'expression de l'émotion est encodée, canalisée, inculquée (la glossolalie -capacité de 'parler en langues'-, cela s'apprend), bien loin de l'idée d'un déversement irrationnel et spontané. Il existe des économies affectives, c'est-à-dire des registres sociaux très précisément délimités, au sein desquels sont validés, légitimés, tel ou tel mode d'expression de l'émotion, y compris les plus spectaculaires (transe, extase etc.).

Loin d'être prémoderne, l'expression émotionnelle cadrerait au contraire très bien avec l'ultra-modernité (expression désenchantée de la modernité), où prime l'authenticité (plus besoin de projet de société) et où la communication connaît une promotion sans précédent. Or l'émotion, suivant le neurologue américain Antonio Damasio, serait un signe indubitable qu'on est impliqué dans la relation (dans le champ politique, Nicolas Sarkozy l'a bien compris, et intégré dans son mode de communication avec les citoyens...).

 

Discussion 

La discussion s'est ensuite développée tous azimuts, avec notamment la question sur l'opportunité de distinguer la rationalité de l'extériorisation émotionnelle (souvent sous-estimée), et un registre possiblement infrarationnel (ou en tout cas, pas explicitable par un discours discursif), dans le contenu émotionnel lui-même (cf. ce que souligne Nathalie Dubleumortier -entre autres- au sujet de la glossolalie).

Autre question ouverte, celle de l'institution. On a souvent associé le primat du charisme et de l'émotion à des sociabilités associatives, peu institutionnalisées. Or le terrain charismatique et pentecôtiste révèle AUSSI, au côté de formes effectivement locales et communautaires, des structures très fortement institutionnalisées et pyramidales (cf., par exemple, l'Eglise universelle du Royaume de Dieu, ou certaines unions nationales des Assemblées de Dieu).

Haut degré d'institutionnalisation et fort degré d'expression émotionnelle légitime, dans un cadre charismatique, ne sont donc pas contradictoires. A la limite, le haut niveau d'encadrement institutionnel et de rationalisation des comportements pourrait même constituer un encouragement à l'expression émotionnelle: c'est moins risqué de "se lâcher" lorsqu'on sait que c'est à l'intérieur de cadres très solidement posés...

Au total, une après-midi très stimulante, qui invite à poursuivre la réflexion. Au vu du remarquable travail de débroussaillage proposé par Laurent Amiotte-Suchet et Yannick Fer, l'élan est donné, et trouvera des prolongements féconds dans l'année universitaire à venir (2007-2008). 

 

 

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