04/01/2011

Des jeunes Français mal partis?

louis_chauvel_195.jpgDrôle de début d'année 2011.

Alors que tout le monde se souhaite des "voeux", les chiffres de deux enquêtes internationales sont tombés, sans appel: les Français seraient le peuple plus pessimiste du monde...

 

Plus pessimiste même que les Irakiens ou les Afghans, pourtant pas très bien lotis en ce moment...


Une des raisons tiendrait-elle dans un très mauvais rapport à l'avenir, et une jeunesse sacrifiée (par la Gauche comme par la Droite)?

 

Allez, je ne résiste pas à vous renvoyer à un des sociologues que j'admire le plus, Louis Chauvel, auteur d'un billet de fond particulièrement remarquable, publié hier (3 janvier 2011) sur le site internet du Monde.

Les jeunes sont mal partis, par Louis Chauvel

Commentaires

Pourquoi les Français sont-ils pessimistes ?

C'est très simple : la France est catholique ("fille aînée du catholicisme", même : + catholique, tu meurs !). Or, nous vivons à l'heure de la mondialisation. Et la mondialisation est protestante. C'est aussi simple que cela.

La France est une nation née par et pour le catholicisme. Selon la "légende dorée" du "destin manifeste" que les Français se sont forgé avec l'aide de la papauté, la France serait le nouveau "peuple élu de Dieu", successeur d'Israël. La France serait ainsi prétendument née à Noël 496 avec le baptême de Clovis, sur lequel, tel le Christ, serait descendu la Colombe du St-Esprit (qui est aussi l'Esprit de Pentecôte, d'où peut-être cette obsession française d'incarner l'universel, dont la mode de "la Diversité" n'est que le dernier avatar en date). La France serait ainsi le pays du Christ, celui de la Parousie. Le pays où le Christ reviendra à la fin des temps.
Tel le prince Charles à qui on a toujours dit depuis tout petit qu'un jour il serait roi, la France s'est toujours entendu dire qu'elle régnerait un jour sur un globe unifié autour de la bannière du catholicisme.

Le fait est que tout dans la culture française nous ramène inconsciemment à l'imaginaire catholique.

L'emblème de la France, le "coq gaulois", tout calembour latin mis à part, n'est-il pas l'image du christ ressuscité (parce qu'il salue de son chant le soleil "ressuscité" chaque matin) ?
Les Français ne sont-ils pas réputés pour leur culture du pain et du vin, c'est à dire la chair et le sang du christ ?
La personnification de la France, Marianne (Marie-Anne), ne s'appelle-t-elle pas d'après la mère et la grand-mère du Christ ? Certes, c'était le prénom féminin le + répandu en 1789, mais on se demande pourquoi ?
Les Vierges de miséricorde du Moyen-Âge, abritant l'humanité souffrante sous son manteau ne sont-elles pas à l'origine d'une représentation fantasmée d'une France terre d'asile envers tous les "sans papiers" de la Terre ? Fille aînée de l'Eglise, la France étant également "le Royaume de Marie", nombres d'apparitions et des sites mariaux à l'appui (Lourdes, La Salette, Paray-le-Monial, etc).

Les Allemands eux-mêmes, malgré 3/4 de siècle d'antagonisme franco-allemand (1870-1945), n'ont-ils pas pour proverbe "Heureux comme Dieu en France" ?

Et enfin, est-ce un hasard si Dan Brown place son "Da Vinci Code" en France ?

Or, le catholicisme est en perte de vitesse, son cycle historique touche à sa fin.

Non seulement, l'Histoire n'a pas tenu ses promesse (et quand elle les a tenu, ça a tourné au fiasco, cf. l'expérience de la colonisation, notamment de l'Algérie française), la France s'est fait piquer son rôle de "peuple élu" par l'Oncle Sam (fils aîné quant à lui du protestantisme, et de la "perfide albion", vieille rivale de la France), qui lui, a réussi à unifier le monde autour de lui, via la mondialisation.
Mais en plus, avec la disparition du catholicisme (comme anthropologie, à l'image du défunt communisme), la France ne perd pas seulement sa vocation, mais aussi sa raison d'être.

Bref, le spleen français, c'est celui d'une nation orgueilleuse, qui a cause de son égocentrisme (motivé pour les raisons culturelles religieuses évoqué ici - égocentrisme que partage les USA, faux-jumeau de la France, pour les mêmes raisons), n'a jamais su prendre un recul suffisant sur elle-même et le monde. Du coup, la France supporte très mal l'image de "has-been" que lui renvoie le monde post-moderne, c'est à dire post-catholique.

En résumé, le spleen français, c'est l'histoire du lion devenu vieux, celle d'un roi déchu (d'une "reine" déchue), celui dont parle la chanson "Viva la vida" du groupe anglais Coldplay
(chanson d'ailleurs consacrée à… la révolution française !).

Tout la "mélancolie française" dont parle
Eric Zemmour est rendue par cette chanson.

" I used to rule the world
Seas would rise when I gave the word
Now in the morning I sleep alone
Sweep the streets I used to own."

Et si en plus, il faut à la France supporter le coup de pied de l'âne anglo-américano-protestant…

Écrit par : Christophe ∆ | 06/01/2011

J'ajoute - car j'aurais peut-être dû l'expliciter - que la chanson de Coldplay ne parle pas uniquement
d'un roi déchu, mais également du fondement chrétien de la royauté en Europe, en particulier de la monarchie absolue en France. C'est en cela plus encore que l'analogie s'impose entre cette chanson et la "mélancolie française".

Ainsi, selon Jeanne d'Arc, "le Christ est le véritable Roi de France, dont le Roi régnant n'en est que le lieutenant", ce dernier assurant l'intérim jusqu'à la fin de l'Histoire, jusqu'au moment de la Parousie, où le dernier souverain devra céder sa place au Christ venue prendre possession de "son" royaume, à partir duquel il illuminera le reste du monde.
Le Roi "Très Chrétien" de France était également une "image vivante du Christ" - il est lui-même "oint" ("christos") à Reims. Et c'est à ce titre qu'il était un "roi thaumaturge", capable, à l'instar du Christ, de guérir les écrouelles.

Pour en revenir à la chanson de Coldplay, le refrain parle "des cloches de Jerusalem" et des "chœurs de la cavalerie romaine" (=> i.e. de la Papauté), appelant le roi de la chanson (et au-delà, tous les souverains de la Chrétienté) à exporter la foi chrétienne par le monde, conformément à la parole évangélique (Mt 28, 19-20). A l'image du Pape (incarnation du pouvoir spirituel), les Rois (incarnation du pouvoir temporel) sont eux aussi des vicaires du Christ, des missionnaires. Mais des missionnaires ("Be my mirror, my sword and shield / My missionaries in a foreign field"), conformément à leur "caste" au Moyen-Âge ("ceux qui combattent").

Plus que de la déchéance d'un roi, la chanson de Coldplay nous parle de l'incompréhension de ce roi devant sa propre déchéance. Depuis toujours, il avait été élevé dans un certain discours, et du jour au lendemain, la réalité est venu balayer ce discours, qui donnait sens à son monde et à sa vie de roi.
Depuis toujours, il s'était entendu dire qu'il régnait au nom de Dieu, par et pour le christianisme : qu'il avait été fait roi pour exporter la parole chrétienne de par le monde ; et (peut-on imaginer) qu'aussi longtemps qu'il remplirait ce rôle, Dieu ne permettrait pas que le soleil se coucherait sur son trône.
Et voilà que du jour au lendemain, son monde s'écroule, ainsi que tout le sens qu' "on" donnait à sa vie, à son rôle de monarque.
"Une minute plus tôt", tel St Pierre, "il tenait la clé" ("One minute I held the key"), il était le vicaire du Christ. Celle d'après, il se retrouvait SDF ("Next the walls were closed on me").

D'où l'incompréhension du roi déchu : "une minute plus tôt", Dieu était avec lui, Il faisait de lui "son Fils chéri en lequel il a mis toute sa confiance" (Mt 3, 17). Celle d'après, Dieu laissait tomber son serviteur, pour être du côté de ses ennemis, les Révolutionnaires, hostiles à la royauté et à l'ancienne société chrétienne (catholique). Le Plan divin peut-il se contredire lui-même ? Dieu induirait-il ses serviteurs en erreur, pour les mieux abandonner ensuite à leur incompréhension ? Quel genre de Dieu peut faire ça ?

"Les desseins de Dieu sont impénétrables" : les raisons lui en échappent, mais alors qu'on lui avait toujours dit qu'il régnait par l'élection de Dieu, le roi déchu sait désormais d'après les faits qu'il n'est pas au nombre des élus ("For some reason I can't explain / I know Saint Peter won't call my name"), lui, le "Roi très chrétien" qui pourtant régnait selon la volonté de Dieu".

Tel est du moins mon interprétation de cette chanson.

Et donc, pour en revenir à la France, ainsi comprise, la chanson résume tout le drame psychologique que vivent les Français. A l'instar du Roi déchu de la chanson, durant + de 1 500 ans, la France s'était toujours entendu dire que Dieu l'avait prédestinée parmi toutes les nations (d'où le mythe de "l'exception française"), faisant d'elle son missionnaire chargé d'évangéliser le monde… pour finalement se réveiller et voir qu'elle n'est pas au nombre des gagnants (des "élus") de la mondialisation.

L'avenir étant au protestantisme, la France catholique sait que "St Pierre n'appellera pas son nom".

Et déjà, les "révolutionnaires" mondialistes anglo-protestants n'attendent plus que la tête de Marianne sur un plateau d'argent. Celle qui "pouvait voir la peur dans les yeux de ses ennemis" (du temps de Louis XIV et de Napoléon) n'est plus que l'ombre d'elle-même ("Just a puppet on a lonely string").
Oh, qui donc voudrait encore être "fille aînée de l'Eglise" ? ("Oh who would ever want to be king?")

C'est CA, la clé du pessimisme français : après 1 500 ans de gargarisme narcissique, où les Français (encouragés par "leur mère" l'Eglise) aimaient se répéter "Dieu est avec nous: Gesta Dei Per Francos", désormais, ils se disent "Tout ça… pour CA ???"

"Revolutionaries wait
For my head on a silver plate
Just a puppet on a lonely string
Oh who would ever want to be king?

I hear Jerusalem bells a ringing
Roman Cavalry choirs are singing
Be my mirror, my sword and shield
My missionaries in a foreign field

For some reason I can't explain
I know Saint Peter won't call my name"

Bref, "on" avait depuis toujours promis la Lune aux Français. Et ils se réveillent aujourd'hui avec la gueule de bois. …Comme le Roi déchu de la chanson.


En conclusion, si le peuple Français a le blues, c'est parce qu'inconsciemment, il se dit la même chose que le Christ sur la croix :
"Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?" ("Éli, Éli, lama sabachthani?" - Mt 27, 46)

En ce qu'il est concomitant d'un ethnocentrisme excessif (mythe du "peuple élu", de "l'exception française"), le pessimisme français est en fait la traduction d'une névrose narcissique, suite à un inconscient national mal assumé dans un monde en profond changement.

A notre sens, dépasser le pessimisme ambiant impliquerait donc que la France fasse un retour sur elle-même, qu'elle mette en lumière - comme nous avons essayé de le faire - son inconscient nationale, sa mythologie d'inspiration religieuse, qu'elle interroge le sens profond qu'elle donne à son "exception culturelle". Bref, qu'elle remette en question son "exceptionnalisme" qui la pousse à l'autisme et à la dépression ; en ce que cet "exceptionnalisme" la pousse à s'identifier à une image fantasmée et/ou fossilisée d'elle-même, qui ne peut que la mettre en porte-à-faux avec le reste du monde. (A ce sujet, renoncer à "l'exceptionnalisme" n'implique pas forcément de renoncer à l' "exception française" - si tant est qu'elle existe -, mais à tout le moins, à l'aborder avec plus d'humilité). Autrement dit, il faudrait que la France cesse "d'avoir toujours raison" sur tout le monde, envers et contre tout, au seul nom du fait qu'elle serait la France, "la fille-chérie-de-l'Eglise élue de Dieu, en laquelle celle-ci a mis toute sa confiance" (après, on peut avoir raison tout en restant humble : on est d'autant + porté à avoir raison "sur tout le monde" qu'on est déjà lucide et objectif sur soi-même).

En définitive, pour dépasser son pessimisme, la France devrait éclaircir son héritage mémoriel inconscient pour cesser de le subir, puis se "recréer" elle-même.

Mais ceci est un autre débat…

Écrit par : Christophe ∆ | 07/01/2011

@Christophe

Houlà... le coq gaulois est l'image du christ en croix... mouais... et donc la france est un pays catholique mouais mouais... et comme la mondialisation est protestante donc ce qui explique que la jeunesse soit pessimiste à cause du coq gaulois qui ressemble au christ en croix des catholiques... mouais mouais mouais houla houla.


@Sebastien Fath

Je continue d'être catastrophé de voir la séduction que les sondages opèrent sur les scientifiques... Et voilà une nouvelle "enquête internationale sans appel", dites-vous... Et même vous affirmez qu'elle "tombe". On peut croire que bientôt des scientifiques s'interrogeront sur son évaporation sur la paillasse.

Mon opinion que je ne partage pas j'en suis conscient est qu'il y a à peu près autant de rapport entre une démarche scientifique et les sondages d'opinions qu'il y en a entre le christ en croix et le coq gaulois.

Écrit par : ista | 07/01/2011

Réponse à Ista
J'ai toujours été assez réservé moi-même par rapport aux sondages, ce n'est pas ma méthodologie. Cependant, il faut se garder de l'excès inverse, qui consiste à les écarter du revers de la main. Les sondages gagnent à être couplés avec d'autres indicateurs, ils ne sont ni infaillibles, ni suffisants, mais néanmoins UTILES.

Écrit par : SF | 26/01/2011

Réponse à Christophe

JE suis épaté par la qualité de votre analyse sur cette chanson de Coldplay.

Amateur de Coldplay moi-même (je suis même allé les voir en concert à Arras l'an dernier), j'avais perçu certains éléments dans cette chanson.... mais j'étais loin de la profondeur d'analyse dont vous faites preuve.

Je voudrais vous encourager à publier cette réflexion quelque part, si ce n'est pas déjà fait!

Merci, en tout cas, pour cette riche contribution.

Écrit par : SF | 26/01/2011

@ Sebastien Fath

Je découvre seulement maintenant votre réponse.

Je suis agréablement surpris (!) et très flatté de l'intérêt enthousiaste que vous portez à ma contribution, et je vous en remercie. Je ne m'attendais pas à ce que mon analyse rencontre une telle adhésion de votre part, en tout cas pas au point d'« épater » (pour reprendre vos mots) un chercheur comme vous qui (j'imagine) en a certainement déjà vu d'autres.

Et dire que j'ai hésité à publier cette analyse de Coldplay : je craignais que cela fasse un peu déplacé de faire l'exégèse d'une chanson pop sur un topic consacré à un sujet de société, qui plus est sur un blog consacré en principe aux évangéliques. C'est pourquoi j'ai dû m'y reprendre à deux fois pour oser publier cette analyse. Donc, merci de dissiper mes doutes a posteriori.

En fait, c'est par là que j'aurais dû commencer : par l'analyse de la chanson de Coldplay, qui résume si bien de façon métaphorique le malaise français.

Quant à la chanson, j'aimerais rajouter ceci.

En ce qui concerne son thème, on l'aura compris mais c'est également par là que j'aurais dû également commencer, c'est en fait le roi déchu qui tel le Christ en croix se plaint à Dieu :

« "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?" (Mt 27, 46) alors même que tu m'avais toujours pourtant dit que j'étais "[ton] Fils bien-aimé, en qui [tu avais] mis toute [ton] affection" (Mt 3, 17) ? »

C'est du moins ce que suggère en filigrane le refrain "religieux" (avec la mention des "cloches de Jérusalem", des "chœurs de la cavalerie romaine", « soyez mes missionnaires… », etc), alors qu'a priori on ne voit pas trop le rapport avec l'histoire de la déchéance du roi.
Le roi déchu se vit lui-même comme un martyr, même s'il « sait que St Pierre n'appellera pas son nom ».
C'est que ce roi déchu n'est pas n'importe quel roi : puisque la chanson est consacrée à la Révolution française, le roi en question n'est autre que le roi de France. Encore qu'il ne s'agit pas tant ici de Louis XVI, le roi renversé par la Révolution (qui au demeurant n'avait pas le goût du pouvoir d'un Louis XIV) que de la royauté française en général.

Or le Roi de France est le « Roi-Très-Chrétien » et « Fils aîné de l'Église ». Il se pose donc en quelque sorte comme le double du Christ, du « roi des rois ». C'est en cela que l'on peut faire le rapprochement du roi de la chanson avec le Christ en croix.

Sur la dimension mystique de la royauté en France, son rôle dans le "Destin manifeste" de la France, l'identification du Roi au Christ, etc, il y aurait en fait beaucoup à dire (on pourrait y consacrer tout un livre). Je me contenterais de relever le fait suivant.
En ce qui concerne l'intronisation des souverains chrétiens, le sacre des rois a longtemps été un privilège réservé à la France. Comme les anciens rois d'Israël, le roi était oint avec le Saint Chrême, la plus noble des Huiles Saintes, celle qui est employée au sacre des évêques, et ainsi sacré il devenait alors comme un roi-prêtre. Lorsque d'autres rois demandèrent à l'Eglise de les sacrer eux aussi, elle ne voulut leur appliquer que l'huile des catéchumènes. (Cocorico !)
De là sous les Capétiens l'origine du mythe des rois-thaumaturges où l'on attribuait au roi de France des pouvoirs miraculeux, "christiques", dont celui de guérir les écrouelles. Ainsi sacré, le roi devenait une image du Christ. Et à l'image du Christ, le roi devenait « le donneur de vie », celui qui pouvait rendre vie et santé à ses sujets malades.
En outre, de "roi-prêtre", le roi de France cumulait effectivement pouvoir temporel et autorité spirituelle (faisant ainsi exception dans une Chrétienté où la séparation des pouvoirs était la règle, cf. Mt 22, 21 : “Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.” ), puisqu'il était le chef de l'Eglise de France (l'Eglise gallicane). Une Église conçut comme largement autonome de Rome (sans être toutefois schismatique, comme dans le cas de l'anglicanisme), où l'autorité du roi avait priorité sur celle du pape (gallicanisme). Ainsi, les catholiques français dérogeaient à l'accusation protestante anti-catholique traditionnelle de "papisme", puisque les catholiques français étaient d'abord des royalistes avant d'être des "papistes".
C'est en ce sens, qu'en tant que chef suprême de l'Église de France, l'on peut dire que le roi se posait à l'instar du pape comme un "vicaire du Christ". Car comme le Pape "héritier de Pierre" (le premier pape), il avait lui aussi hérité de "la clé du ciel", cf. Mt 16.18-19 : « Tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux: ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. ».
Ce à quoi semble faire allusion la chanson de Coldplay, en évoquant le pouvoir du roi : "A minute, I held the key" ("Une minute plus tôt, je tenais la clé"), ce qui veut dire "j'avais le contrôle", mais peut aussi faire allusion aux clés de St Pierre que le roi détient en tant que "pape" de l'Eglise gallicane.
En tout état de cause, le Roi de France constitue à l'image du Pape un souverain "pontife" au sens étym. : c-a-d "qui fait le pont" entre le ciel et la terre, entre ses sujets et Dieu. Tout comme le Pape "héritier du Trône de Pierre" est la "pierre" (de fondation) sur laquelle est fondée l'Eglise, le Roi est la pierre de fondation sur laquelle est fondée la la France "fille aîné de l'Eglise". Le fait est que sur le plan politique et historique, dans un pays comme la France où la formation de l'État précède celle de la Nation, ce sont les rois qui ont "créé" la France, et non l'inverse. Ce sont les rois qui ont posés les bases de l'État français, duquel est née la Nation française. En outre, mais ça on l'aura compris, c'est de son roi "fils aîné de l'Église" que la France tire son titre éponyme de "fille aînée de l'Église".

Et je ne parle même pas du mythe des "ascencendances davidiques des rois de France", selon lequel les rois de France descendraient du roi David, et seraient ainsi parents avec le Christ (mythe repris depuis et réécrit par Dan Brown dans son "Da Vinci Code" de la façon que l'on sait.)

Pour en revenir au "pessimisme français", tout ceci m'amène à dire que compte tenu de ce que le Roi de France représentait dans l'imaginaire français, on pourrait se demander si au fond la « mélancolie française » ne serait pas en fait une nostalgie inconsciente du roi de France, en même temps qu'une culpabilité de l'avoir guillotiné.
Exécuter le roi revenait non seulement à remettre symboliquement le Christ en croix, mais par là-même, à se priver de la manne céleste dont il était le garant : c'était tuer « la poule aux œufs d'or ». Le peuple français n'étant "élu" que pour autant qu'il garde à sa tête ce descendant de David qui apporte avec lui la bénédiction du Dieu d'Israël. Autrement dit, sans son roi, la France n'est plus rien.
Aussi, dans l'inconscient collectif, en déchoyant leur roi, les Français se seraient en fait déchus eux-mêmes : ils auraient sciés la branche sur laquelle eux-mêmes étaient assis. L'exécution du roi apparaîtrait ainsi comme une sorte de « péché originel » de la France moderne (post-révolutionnaire).
Avec la chute du roi, la France a perdu la clé des cieux, et désormais « les portes de la sinistrose » (d'ap. Mt 16, 18) prévalent contre la France. D'où la "mélancolie française".
Contrairement à la chanson de Coldplay, dans la réalité française, ce n'est tant le roi qui pleure son peuple (de sujets) perdu, que le peuple qui pleure son roi perdu. Plus exactement, à travers son roi représenté dans la chanson, c'est le peuple français qui pleure sa disgrâce sur le plan international. Les larmes du Prince sont en fait celle de ses sujets, car on le voit, ceux-ci ne peuvent pas vivre sans lui.

Tout se passerait donc en fait comme si les Français étaient orphelins de leur roi, et également coupables d'avoir "tué le père" (c-a-d d'avoir commis le régicide, le parricide suprême : le roi étant "le père de la nation").
Sinon, comment expliquer la "monarchie républicaine" dans laquelle nous vivons ?
Tout se passe comme si la mort du roi dans la conscience collective française avait rendu cette conscience malheureuse. Le roi « mort » aurait ainsi continué de s'y inscrire en creux, en y laissant un manque. Pour combler ce manque, la France post-révolutionnaire aurait recherché toute une série de substituts « modernisés ». Le fait est qu'on a exécuté le roi pour y mettre aussitôt un empereur à sa place, puis restaurer la royauté sous une forme « light » (Restauration, monarchie de juillet, second empire…), avant finalement d'instaurer cet ersatz démocratique de royauté de droit divin qu'est la « monarchie républicaine » de la V° République, avec un catholique convaincu comme De Gaulle. Bref, depuis la Révolution, on a toujours cherché à « rétablir la royauté sans rétablir la royauté ». Mais ces substituts se sont révélés inaptes à servir d'absolus de rechange. La « monarchie républicaine », ça a l'étiquette, l'emballage et la couleur de Versailles, le goût en moins.
Cette nostalgie de la monarchie expliquerait aussi que pendant longtemps les Français auraient considérés avec indulgence les dépenses immodérées des ministres pour leur agrément personnel (là où les pays du nord et anglo-saxons auraient été plus regardant à ce sujet) : comme si le peuple français avait jusque-là accepté que son élite forme une "caste" de privilégiés qui puisse lui donner l'illusion de toujours vivre aux grandes heures de la cour de Versailles, où le roi et ses courtisans régnaient sur la France "selon leur bon plaisir". Le fait que l'on ne passe plus rien à nos dirigeants (comme l'on montré les affaires récentes) montre une certaine désillusion dans la plèbe. A quoi bon se laisser plumer par "ceux d'en haut" qui mène le grand train de vie avec nos impôts, si cela ne nous rend pas plus brillant sur le plan international ?
La « mélancolie française » signe l'échec de ces démarches de substitution, sans que l'ancienne monarchie absolue soit pour autant redevenue possible.
En ce sens, la « désacralisation » de la fonction présidentielle entreprise par l'actuel Président (dont le costume apparaît de toute façon être bien trop grand pour lui) porte un coup dur au narcissisme français, et quelque part ne fais qu'en rajouter une couche au blues des Français.

Disant cela, je ne dis pas que les Français ont actuellement le blues parce qu'ils continueraient de vivre à l'heure de la Révolution, il y a deux siècles. Je dis juste que dans ces moments de crise, on a l'impression que se fait sentir chez eux le sentiment inconscient d'être orphelin d'un « Grand Monarque » qui faisait resplendir leur pays la France dans le monde entier tel un phare éclairant l'humanité. Image du Christ « Sauveur », le roi assumait donc également l'image d'un « sauveur », du moins d'un "préservateur"/défenseur du bien-être/bien-vivre "à la française". Et précisément, en cas de blues, c'est bien d'un sauveur dont les gens ressentent le besoin pour les libérer de la morosité ambiante.


> "Je voudrais vous encourager à publier cette réflexion quelque part, si ce n'est pas déjà fait!"

Je vous remercie également du conseil, que je ne manquerai pas de suivre.

Écrit par : Christophe ∆ | 12/02/2011

Une dernière chose que j'ai oublié d'insérer dans mon dernier billet. Dans la chanson de Coldplay, l'identification du Roi au Christ est explicite, puisqu'il a comme "Lui" le pouvoir surnaturel de commander aux éléments.

Quand il est dit "Seas would rise when I gave the word" ("Les mers se démontaient quand j'en donnais l'ordre"), c'est en fait une référence explicite à l'évangile où Jésus calme d'un mot ("the word") une tempête sur le lac de Tibériade : cf. Mt 8, 26-27 ; Mc 4, 39.41 ; Lc 8, 24-25.
À la différence que Jésus calme les tempêtes, là où le roi les déclenche.

Il en va de même pour le couplet "It was the wicked and wild wind/ Blew down the doors to let me in/ Shattered windows and the sound of drums" ("C'était le vent sauvage et malicieux qui soufflait à bas les portes pour me laisser entrer, et faisait voler en éclat les fenêtres au son des tambours").
Ce passage peut aussi faire référence au vent impétueux de la Pentecôte (Ac 2, 2) qui remplit toute la maison où se trouve les Apôtres (la Pentecôte étant la "venue en esprit" du "Christ-Roi" après sa résurrection et son ascension au ciel).
Cela peut également faire référence à Jn 3.8 ("Le vent souffle où il veut (…). Il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit.") Né de l'Esprit (que symbolise le St Chrême des évêques) par le Sacre, et ainsi Maître des vents, le roi christique "souffle où il veut". Il peut ainsi pénétrer dans les maisons sous la forme d'une tempête, tel l'Esprit de Dieu.
Le vers "Shattered windows and the sound of drums" peut aussi quant à lui plus particulièrement faire allusion (cette fois-ci dans l'Ancien Testament) aux trompettes qui firent s'effondrer les murs de Jéricho (les remparts des infidèles s'effaçant devant le peuple de Dieu) - les murs étant remplacés ici par des fenêtres, et les trompettes par des tambours. Dès lors, on comprend le vers "I used to (…) Feel the fear in my enemy's eyes" ("J'avais l'habitude de voir la peur dans les yeux de mes ennemis").
En tout état de cause, quant au roi de la chanson du temps de sa splendeur, "la Force est avec lui" comme dirait Obi Wan Kenobi.
Le Roi dispose ainsi d'une toute-puissance surnaturelle, que seul peut revendiquer le "Fils de Dieu". C'est ça qui m'a poussé à en conclure que le propos implicite du roi déchu (propos sur lequel repose la chanson) est : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? …alors que tu avais pourtant fait de moi ton Fils chéri en lequel tu avais mis toute ta confiance ? Et que tu avais promis de me préserver aussi longtemps que j'accomplirais ta volonté ?"


Ainsi, les pouvoirs prodigieux, "christiques", du roi de la chanson nous renvoie au caractère "sacré" de la royauté française (qui faisait du roi une "incarnation" du Christ).
Témoignant ainsi du caractère "sacré" (mystique) des Rois de France, la chanson de Coldplay ne nous parle pas seulement de la déchéance d'un roi, mais du chant du cygne d'un certain type de monarchie attachée à la France (la monarchie absolue de droit divin, dont Louis XIV fut la plus pure expression). Et au-delà, du chant du cygne d'une certaine France "catholique" dépassée par la modernité "protestante", la mondialisation.
(La modernité descendant historiquement de la Réforme protestante, notamment par les Lumières du XVIII°s. qui ont également donné la Révolution française.)

Écrit par : Christophe ∆ | 13/02/2011

Remarque

> "Quand il est dit "Seas would rise when I gave the word"
("Les mers se démontaient quand j'en donnais l'ordre"),
c'est en fait une référence explicite à l'évangile
où Jésus calme d'un mot ("the word") une tempête sur le lac de Tibériade :
cf. Mt 8, 26-27 ; Mc 4, 39.41 ; Lc 8, 24-25.
À la différence que Jésus calme les tempêtes, là où le roi les déclenche."

C'est aussi (et peut-être d'abord), de façon plus directe et explicite, une allusion à la légende du roi d'Angleterre Canute le Grand (dit aussi Knut II de Danemark), qui aurait eu dit-on la prétention de commander aux flots. Par là-même, il imitait le Christ dans l'Évangile, dont il est au demeurant le représentant sur terre, comme tout roi chrétien.
Légende qu'en tant que groupe anglais, Coldplay ne pouvait ignorer.

"[Canute le Grand] reste célèbre peut-être à cause de la légende
qui raconte comment il ordonna aux vagues de s'écarter.
D'après cette légende, il se lassa un jour des flatteries de ses courtisans.
L'un de ces flatteurs prétendit un jour que le roi pourrait même se faire obéir par la mer,
Knut lui prouva que c'était faux par une démonstration pratique, montrant ainsi
que même le pouvoir d'un roi a ses limites.
Malheureusement, cette légende est parfois mal comprise,
certains pensant que le roi se pensait si puissant que les éléments naturels lui obéiraient,
et que l'échec de sa tentative de commander aux flots le ridiculisa."

http://fr.wikipedia.org/wiki/Knut_II_de_Danemark

Quant à l'Évangile, lui-même s'inspire de l'Exode 14,21-22.26-29, où Moïse, par la grâce de Dieu, commande aux flots pour ouvrir le passage de la Mer Rouge. Jésus est ainsi représenté comme un nouveau Moïse : il est au Nouveau Testament ce que Moïse est à l'Ancien.

Si l'Évangile nous pose Jésus comme un nouveau Moïse, la légende de Canute nous confirme que tout roi chrétien est un reflet du "roi des rois" qu'est le Christ "Roi du monde". De telle sorte que l'identification du roi au Christ peut être poussée au point de lui prêter le même pouvoir "christo-mosaïque" de détourner les flots.
Quoiqu'il en soit, la légende de Canute nous suggère que tout roi chrétien constitue un nouveau Moïse "libérateur du peuple de l'emprise des flots", à l'instar du Christ dont il est le reflet.

S'il en va ainsi de Canute, roi d'Angleterre (de la "Perfide Albion"), à plus forte raison en va-t-il de même du "Roi Très Chrétien" & "fils aîné de l'Eglise" qu'est le Roi de France.
Le Roi de France se poserait alors en quelque sorte comme le "Moïse des (nouveaux) Moïses" que sont les autres souverains de la Chrétienté.

Signalons que Paris, déjà capitale de la France sous l'Ancien régime, a pour devise "Fluctuat nec mergitur" (« Il est battu par les flots, mais ne sombre pas »). Or les Rois de France trônaient au Louvres avant de déménager à Versailles. Simple hasard ?
Si "la devise évoque le navire représenté sur le blason de Paris, qui est le symbole de la puissante corporation des Nautes ou des Marchands de l'eau, gérante de la municipalité au Moyen Âge" (Wikipédia), la coïncidence est néanmoins remarquable.


PS : Lorsque j'avais découvert la phrase "Seas would rise when I gave the word", je me suis aussitôt rappelé de la légende du roi Canute avant même du passage "mosaïque" de l'Evangile.
Mais je ne me souvenais plus du nom du roi, voilà pourquoi j'avais alors omis cette référence.

Écrit par : Christophe ∆ | 19/04/2011

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