Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13/01/2007

Quand le Parti Socialiste français copie Pat Robertson


medium_inquietantes_ruptures.jpg Je me souviens, à l’automne 2004, d’un interview durant lequel le télévangéliste ultraconservateur Pat Robertson décrivait John Kerry comme «Jean-François Kerry», bref, «the French».

 

En le qualifiant de «Français», des gens comme Robertson savaient ce qu’ils faisaient: dans un contexte de relations difficiles avec l’allié français, désigner Kerry comme «Français» revenait à dire, «cet homme n’est pas complètement des nôtres, ne votez pas pour lui».

 


Cette xénophobie électoraliste, on aurait pu espérer qu’elle ne ternisse pas la campagne électorale française, en tout cas chez les partis respectables. Le dossier publié cette semaine par le Parti Socialiste prouve hélas le contraire: le PS copie Pat Robertson en stigmatisant un candidat, Sarkozy cette fois, comme «l’Américain»…

 

 

Beaucoup d’analyses convainquantes

J’ai lu l’intégralité du dossier pondu par le Parti Socialiste au sujet de Nicolas Sarkozy. Je ne souhaite pas ici m’attarder sur le fond du propos, soulignant simplement qu’à mon sens, bien des analyses développées me semblent pertinentes.

 

Oui, je crois que la pensée sarkozyste peut tendre à remettre en cause l’équilibre laïque tel qu’il s’est construit depuis 1905 (cf. ma note sur le rapport Machelon), oui les discours sécuritaires du candidat de l’UMP privilégient un « tout répressif » au détriment de la prévention, oui encore, Sarkozy est pour le moins tiède dans son projet européen, alors que l’Europe et la France auraient plutôt besoin d’une vision ambitieuse et cohérente. Je pourrais prendre d’autres exemples mais je n’épiloguerai pas.



Ce qui me chagrine, ce n’est pas le choix d’une controverse politique dure, qui me semble de bonne guerre même si celle-ci gomme fatalement les aspects positifs de celui qu’on dénonce (or, Nicolas Sarkozy, même si l’on n’est pas d’accord avec la plupart de ses idées, est un homme politique de valeur, qui traîne moins de «casseroles» derrière lui que le peu glorieux Jacques Chirac au même âge).

Ce qui consterne, c’est que cette réflexion, souvent bien étayée, se gâche et s’invalide elle-même à cause de certains biais rhétoriques choisis. Deux dérapages alarmants m’ont frappé.

 

 

menteur.jpegMais de l’outrance et de la caricature…

Le premier, c’est l’outrance et la caricature. Je prendrai deux exemples.

 

-Dire que Sarkozy est communautariste, c’est faux.

Pour avoir lu ou écouté nombre de ses discours, je crois pouvoir dire qu’il est pour partie porté vers le clientèlisme, mais pas vers le communautarisme tel que les Français le décrivent, c’est-à-dire une société dans laquelle l’individu se définit d’abord par sa communauté d’origine. Sarkozy est certes critiquable dans sa gestion des rapports avec les confessions religieuses et les minorités, mais il n’est pas du tout sur cette ligne communautariste. Il reste un républicain, et c’est déformer la réalité que de laisser croire le contraire.

 


-Autre exemple d’outrance, le qualifier d’idéologue néoconservateur, comme s’il était une sorte d’émule de Léo Strauss.

Les plumes qui ont rédigé ce dossier n’ont manifestement pas lu le livre de Frachon et Vernet sur les néoconservateurs, sinon ils sauraient que les néoconservateurs américains viennent de la Gauche (ce qui n’est certes pas le cas de Sarkozy), et que ces derniers sont imbibés d’idéalisme et de philosophie (Léo Strauss etc.), ce qui n’est pas non plus le cas de notre candidat de l’UMP qui reste, je crois, plus un pragmatique qu’un idéologue, et plus un conservateur assez classique (mais cinquantenaire) qu’un néocon.

On pourrait prendre un ou deux autres exemples de caricature (sur le traitement de la question religieuse, par exemple, qui est peu subtil), mais je m'arrêterai là.

 

 

… Et un saupoudrage xénophobe anti-américain

Car le plus grave n'est pas la caricature, peut-être inévitable dans un contexte de lutte politique frontale, mais c'est le choix d’un angle rhétorique xénophobe. Il est assez pathétique de lire les auteurs tenter de prévenir cette interprétation.

Manifestement, les auteurs se sont doutés qu’on risquait de le leur reprocher (pages 78-79). Alors, ils en rajoutent ici et là sur leur amitié pour les Américains, etc… Il reste qu’à moins d’être complètement naïfs, ces auteurs savaient fort bien qu’en décrivant Sarkozy comme «un néoconservateur américain à passeport français» (page 5), un "clone de Bush" (page 73) ou «Sarkozy, l’Américain» (page 78), ils désservent son image en surfant sur un fond d’anti-américanisme ambiant.

Ils entendent ainsi mobiliser la fibre cocardière, et sussurer : «vous n’allez quand même pas voter contre un étranger, un Ricain?» C’est lamentable.


 

images.jpegPat Robertson et Le Pen, consultants du PS?


Le PS a-t-il pris conseil auprès du télévangéliste Pat Robertson?

Les auteurs ont appliqué sur Nicolas Sarkozy le même procédé que celui utilisé contre Kerry par les ultra-conservateurs américains. Ils ne se sont vraiment pas grandis en usant d’un procédé réservé, en principe, aux démagos nationalistes de bas étage, et je doute que de si grosses ficelles, dignes de Le Pen, fassent gagner la moindre voix à Ségolène Royal.

Mais on me répondra : et si ce reproche de pensée américaine était justifié? Si Sarkozy était vraiment un clone de Bush? Je me limiterai ici à quelques remarques correctives.

 

1/ En appelant à une société civile plus dynamique, Sarkozy se rapproche en effet un peu d’un modèle de société à l’américaine. Mais il se rapproche aussi d’un modèle à la hollandaise, voire à l’allemande, et de presque tous les modèles dès que l’on sort de l’hexagone.

La France est l’un des pays où la société civile est la plus atone, en dépit du nombre d’associations de loi 1901. Pourquoi? Parce que la France est marquée par une tradition de centralisation étatique qui à donné à l’Etat une sorte de magistère quasi sacré, un «monopole de l’universel».

Atténuer un peu ce modèle, s’il paraît s’essouffler (par exemple, à cause de dérives monarchiques), en encourageant la société civile n’est pas en soi faire preuve d’américanité à tout crin. J’observe du reste que Ségolène Royal comme Nicolas Sarkozy se situent à leur façon sur cet axe.

Qu’il y ait débat ensuite sur la manière de le faire (et je crois qu’il peut y avoir une manière de gauche, et une manière de droite) c’est bien normal, mais qu’on évite de tout mélanger.

 

2/ Les propos et visites de Sarkozy aux Etats-Unis en 2006 sont interprétées comme des signes d’allégeance à Bush. Là je serais plus près à suivre les auteurs, car en effet, il me semble que Nicolas Sarkozy est allé assez loin dans la flatterie, en taisant les divergences françaises de fond (en particulier sur l’Irak).

La position française sur l’Irak a été à l’honneur de l’Humanité, et aller jusqu’à la critiquer lors d’un voyage outre-Atlantique n’était pas une chose à faire quand on est ministre du gouvernement de la République. Cela dit, il me semble (là je peux me tromper) que la critique sarkozyste de l’ «arrogance» française fut plus sur la forme que sur le fond.

Et on ne peut pas reprocher à Nicolas Sarkozy d’avoir voulu rencontrer le président américain en exercice. Ses flatteries et propos pro-américains ne sont par ailleurs pas incongrus (Ségolène a bien vanté divers aspects de la Chine lors de son récent voyage), et ils constituent aussi une manière d’équilibrer la balance vis-à-vis de notre allié, face aux expressions sporadiques d’anti-américanisme dont notre pays s’est fait une spécialité.

 

 

Sarkozy émule d'Hillary Clinton, pas de G.W. Bush Jr

 

3/ Enfin, et sans entrer dans le détail, décrire la «rupture» sarkozyste comme un projet d’instaurer une société ultralibérale à l’américaine en France me semble très largement exagéré.

Car enfin, le programme de Sarkozy est plus proche des positions d’Hillary Clinton (tout à fait à l’aise avec une société civile dynamique, un Etat redistributif mais peu gourmand, une sécurité implacable, etc.) que de celles de George W. Bush. Laisser croire qu’une société comme la nôtre pourrait, sous la présidence de Sarkozy, basculer vers un modèle américain est risible.

Il faudrait au moins 30 ou 40 ans d’effort politique continu pour tenter d’y arriver, et encore, tant les modèles, les héritages, les mentalités diffèrent d’une rive à l’autre de l’Atlantique. Attention, cela ne signifie pas que la «rupture» prônée par Sarkozy soit anodine. Je suis d’accord avec les auteurs pour souligner qu’elle remettrait en cause bien des équilibres propres à notre modèle redistributeur français.

Mais on peut pointer cela, et lutter politiquement contre cette rupture si elle paraît excessive, sans tomber dans l’outrance xénophobe qui réduirait Nicolas Sarkozy à un «néoconservateur américain à passeport français».

 

Antiaméricanisme arrogant

 

J'ose ajouter aussi que "même" si le modèle de société américain constituait effectivement l'objectif à atteindre pour le candidat Sarkozy, il serait quand même fair-play de ne pas pointer presqu'exclusivement ses insuffisances (pages 75 à 78). Certes, nos amis américains vivent sans doute dans une "société malade" (la nôtre est-elle en pleine forme?), mais bon, sommes nous tellement supérieurs aux Américains que nous n'aurions strictement rien à apprendre d'eux?


images-1.jpegOn peut et on doit les critiquer (de ce point de vue, ce texte du PS le fait assez bien, et je recommande la lecture des pages 73 à 78 signées par Pierre Bayard), sans pour autant oublier le revers, c'est-à-dire ce que nous pouvons applaudir et apprendre chez-eux.

Ce texte du PS omet très largement de le faire, à part une ou deux brèves mentions cosmétiques, ce qui confirme le sentiment de xénophobie subtile et ciblée qui se détache de l'ensemble.

En fin de compte, et quitte à reprendre la comparaison avec Bush, on se demande si ce texte du PS, par son manque de respect pour l'altérité d'outre-Atlantique, ne réflète finalement pas ce paradoxe: et si une facette de la mentalité de certains socialistes français renvoyait à un décalque inversé de la pensée Bush? Même déficit d'altérité, mais côté français (1).

 

 

Pour conclure, on se demande si le staff socialiste ne gagnerait pas à mieux écouter la candidate du parti, plutôt que de recycler dans la campagne des slogans démagos et réducteurs «à la Fabius» (2).

Lors de ses vœux pour 2007, Ségolène Royal avait appelé à "élever le débat". Le brûlot socialiste à l’encontre de Nicolas Sarkozy rabaisse ce débat au niveau de Pat Robertson ou de Le Pen.

 

Le parfum de xénophobie qui s'en détache n’est certes pas anti-arabe, anti-juif ou anti-noir (car il s’agit là de xénophobie socialement refusée), mais qu’il soit subtilement anti-américain (xénophobie socialement acceptée hélas dans certains cercles de gauche) n’est pas mieux.

Cela donne au Parti Socialiste une image d’archaïsme dont se sont débarrassé la plupart des partis socialistes d’Europe, cela ternit le débat de fond pourtant nécessaire, et cela n’aide guère, au bout du compte, une candidate qui s’est fait apprécier jusqu’à présent pour son refus des attaques de bas étage.

 

(1) Les rédacteurs se sont-ils demandés une seconde l'effet donné, outre-Atlantique, d'une campagne présidentielle française où pour disqualifier un candidat, on le désigne comme "l'Américain"? Et où on dévide des pages pour exposer en détail les insuffisances de la société américaine, sans souci d'équilibre? Quand certains Américains ont été tentés de le faire lors de la campagne de 2004 en se servant de la France comme repoussoir, les Français ont été outragés, à raison... Les Américains n'apprécieront pas davantage.

(2) Dans la campagne interne socialiste, jamais Ségolène Royale n’a directement réduit Nicolas Sarkozy à un «libéral, atlantiste, communautariste» (cf. page 6 de ce rapport), au contraire de son adversaire d’alors Laurent Fabius, auteur de cette peu reluisante trilogie.

 

Commentaires

Bravo pour cette honnêteté! Une question seulement : pourquoi parler de la République et non de la France? La république ne désigne pas un pays puisque c'est une forme de gouvernement qu'on trouve partout dans le monde. La France me paraît plus évocateur et moins idéologique.

Écrit par : F.P | 13/01/2007

Et que penser du role que ce livre donne aux religions dans la société francaise ? La position de ce pseudo-livre m'a franchement choquée et m'a pour le moins dissuadé de voter PS aux prochaines éléctions ... Bien sur, les fondamentaux de 1905 ne doivent pas etre remis en cause ... mais le PS va bien plus loin dans ce livre. Choquant.

Un protestant.
PS: désolé M. BESSON, je ne suis pas "acquis".

Écrit par : Tim | 15/01/2007

Saluons la manoeuvre. Travail de bûcheron qui s'inscrit bien dans une stratégie de campagne plus propre. La blanche candidate ne fait rien, et Besson, spécialiste des finances publiques et de l'économie, trouve un emploi de bad boy valorisant.

Même en restant sur le terrain du cynisme et de l'efficacité, j'ai un gros doute!

L'anti-américanisme marche-t-il au delà du noyau électoral le plus politisé et formaté "modèle français". Le grand électorat est-il aussi sensible à l'anti-américanisme? N.Sarkozy assume son "américanisme" non par coquetterie ou par idéologie mais aussi parce qu'il pense qu'en France comme ailleurs l'Amérique résonne comme une promesse de liberté, d'ascension sociale et de poursuite du bonheur privé.

Je ne suis pas sûr qu'il ait tort. Johnny n'est-il pas un morceau d'Amérique à nous (importé naguère de Belgique et exporté désormais en Suisse)L'électorat "petit blanc" qui fait le succès de Johnny, l'électorat des banlieues qui vénèrent Tony Montana vivent dans des imaginaires bien loin de celui d'Eric Besson et des militants du Parti Socialiste.

Écrit par : Joseph Tura | 16/01/2007

S. F. : en décrivant Sarkozy comme (...) «Sarkozy, l’Américain» (page 78), ils désservent son image en surfant sur un fond d’anti-américanisme ambiant. Ils entendent ainsi mobiliser la fibre cocardière, et sussurer : «vous n’allez quand même pas voter contre un étranger, un Ricain?» C’est lamentable.

Ce n'est pas ainsi qu'Anne Dumas interprête le qualificatif « Américain » prêté à Mr Sarkozy. Dans son article "What's American and Envied by France?" du Washington Post du 5 juin 2005, elle dit que ce mot, venu des journalistes, est un compliment :

« it was meant as a compliment when the French media dubbed the former finance minister, newly appointed interior minister and potential president Nicolas Sarkozy "the American." »

http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2005/06/04/AR2005060400129_pf.html

Nicolas Sarkozy s'était d'ailleurs déclaré fier d'être ainsi surnommé lors de son discours en anglais devant l'American Jewish Committee en avril 2004 : « Certains en France m'appellent Sarkozy l'Américain, (...). J'en suis fier.»
http://www.crif.org/?page=sheader/detail&aid=2809&artyd=5

Vous oubliez également qu'il s'était quasiment auto-exclu de la communauté nationale en se déclarant, en octobre 2004, devant les étudiants de Columbia University, "étranger en son propre pays": voir l'article de Corinne Lesnes : "En visite à New York, M. Sarkozy se dépeint comme « étranger en son propre pays »"dans le Monde du 5 octobre 2004 :

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3224,36-381764,0.html

Il n'y a pas de mal à répéter la description que Nicolas Sarkozy fait de lui-même, ou à reprendre l'image qu'il souhaite donner de lui-même.

Écrit par : Ludovic | 28/01/2007

Les commentaires sont fermés.