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02/01/2012

Le cheikh et le calife

9782847883107.jpgAprès avoir brièvement souligné tout l'intérêt de l'étude que Samir Amghar a consacré au salafisme,  je voudrais, dans le même esprit, signaler la très belle enquête que vient de publier le politologue marocain Youssef Belal.

Elle s'intitule Le cheikh et le calife, Sociologie religieuse de l'islam politique au Maroc, Lyon, ENS Editions, 2011 (334p).

A partir d'une enquête de terrain d'une brûlante actualité, consacrée à deux des principaux mouvements islamiques marocains, l'auteur réfléchit, sous l'angle des sciences sociales, aux dynamiques actuelles de la société civile marocaine.


 Structurée en 5 chapitres, son étude, éditée avec un grand soin, inscrit l'analyse de l'islam marocain dans le contexte de l'histoire coloniale du pays (chapitre 1), étudie les liens entre monarchie et symbolique religieuse (chapitre 2), la mystique soufie (chapitre 3), la prédication réformiste des acteurs musulmans (chapitre 4), et les tensions entre forces politiques et symboliques ('monarchie, mouvements islamiques) dans l'espace public (chapitre 5, le plus éclairant).

Dans une langue très soignée, l'auteur développe une analyse fine et nourrie d'une vigoureuse culture sociologique, avec un souci constant de pédagogie (bibliographie, index, table des sigles...).

 

 Aspiration à l'autonomisation du religieux ?

Youssef Belal montre bien en quoi, à l'inverse de certains fantasmes hâtifs, l'islam marocain, traversé par de grandes diversités internes, n'est pas nécessairement hostile à la démocratie, ni obsédé par un "contrôle" du politique.  Bien au contraire, c'est parfois la mainmise de l'Etat autoritaire sur la religion qui agit comme un frein sur des dynamiques sociétales qui aspirent à davantage d'autonomie des acteurs, y compris religieux. "Les hommes de religion" font face à une tension "entre étatisation et quête d'autonomie" (p.274) qui n'est pas sans rappeler de nombreuses situations similaires entre l'Atlantique et l'Océan Indien.

On relèvera aussi avec intérêt la question audacieuse posée en conclusion: la catégorie d'islamiste est-elle pertinente? Ou l'islamisme ne serait-il finalement qu'islamique? On laissera la question ouverte, mais au saura gré à l'auteur de rappeler que "la société marocaine et la majorité des acteurs politiques ont fait la distinction entre les mouvements islamiques non violents et les groupuscules ayant recours à la violence armée" (p.289).

 

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 Le sociologue du protestantisme observera plus particulièrement que l'approche typologique webérienne est remarquablement maîtrisée par Youssefl Bellal, qui sait aussi recourir à Tocqueville, nourrissant une approche comparatiste très rafraîchissante qui invite à poursuivre et faire de même (à quand une étude comparant catholicisme et chi'isme ou sunnisme et protestantisme, à l'image de ce qu'avait tenté Bertrand Badie en 1983 dans Culture et politique?).

On ne peut qu'applaudir à son souci "d'esquisser des comparaisons entre sociétés musulmanes et non musulmanes" (p.320). Un souci dont Youssef Bellal donne l'exemple, ce qui est tout à son honneur.

 

 Autour de la Gemeinde de Weber...

Il serait malvenu de reprocher à l'auteur un certain nombre de sujets peu ou pas traités (rapport au pluralisme religieux, en particulier), tant l'étude tient globalement ses promesses. En revanche, on exprimera un tout petit regret conceptuel en lien avec les outils de la sociologie des religions: celui d'avoir recouru, trop hâtivement, à la notion de "communauté émotionnelle", prétendument reprise de Max Weber. Or, on sait depuis longtemps que cette notion s'appuie sur une erreur manifeste de traduction du mot Gemeinde (communauté). 

Weber, par ce mot, parle de "communauté", et pas de "communauté émotionnelle" ! N'attribuons donc pas à Weber ce qui ne lui appartient pas. Mais on pardonnera aisément à Youssef Belal, par ailleurs d'une grande finesse d'analyse, d'être tombé (après d'autres illustres prédécesseurs) dans ce piège, qui fait "basculer du côté de l'émotionnalisme tout un pan de la sociologie wébérienne des «groupements communautaires», comme le soulignait François-André Isambert (dans "Weber Max, Sociologie des religions", article de la Revue française de Sociologie, 1998, 39-2,p.440).

 

Pour un autre aperçu du livre de Youssef Bellal, on trouvera notamment ce compte-rendu de Cécile Cambergue. Cliquer ici

Commentaires

Un grand merci pour l'info sur cet ouvrage qui m'intéresse. Et avant tout je vous souhaite une belle année 2012. Puisse le Seigneur vous guidez et vous aidez à poursuivre le travail que vous effectuez avec professionnalisme et amour.

Olivier Peel

Écrit par : Olivier Peel | 02/01/2012

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