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  • Adieu à Bernadette Lafont (1938-2013), fille de protestants cévenols

    bernadette lafont,cévennes,protestantisme,réformés,saint-andré de valborgne,gard,cinéma,france bleue,pierre-alain jacotFigure attachante du cinéma français "Nouvelle Vague", qui fit fantasmer bien des spectateurs (dont votre serviteur) sans jamais tomber dans la vulgarité, Bernadette Lafont a été inhumée hier sur la propriété familiale, selon l'usage protestant local (héritage des persécutions).

    Dans le temple réformé de Saint-André de Valborgne (Gard), le pasteur protestant réformé Pierre-Alain Jacot a souligné: 

    «Un mot résume sa vie et sa carrière: la gentillesse».

    La dépêche AFP qui décrit les obsèques souligne l'ancrage protestant de l'actrice, décédée à Nîmes.

     

    "Du haut de la chair"...

    En reprenant la dépêche, Le Parisien a effectué, au passage, un joli lapsus, évoquant un pasteur parlant "du haut de la chair" au lieu de la "chaire", ce qui est peut-être un tendre hommage involontaire à la capacité d'incarnation hors du commun de l'actrice, qui croqua la vie avec un appétit sensuel, gouailleur et généreux.

    Bernadette Lafont n'a pas entretenu, au cours de sa vie, un rapport pratiquant au protestantisme. Mais un lien culturel et familial est toujours demeuré, ainsi, peut-être, qu'une aptitude toute personnelle à faire vivre au travers de son art le principe du Sola Gratia ("la grâce seule") contre la morale bourgeoise prescriptive et traditionnelle qui longtemps, a regardé de (très) haut les revendications des femmes à une liberté plus grande.

    Une question demeure: comment se fait-il qu'une fille de protestants cévenols ait pu s'appeler Bernadette, patronyme très fortement connoté catholique?

     

    bernadette lafont,cévennes,protestantisme,réformés,saint-andré de valborgne,gard,cinéma,france bleue,pierre-alain jacotLourdes, destination pour protestants désespérés

    Un excellent portrait publié le 14 janvier 2013 sur le site de France Bleue nous apprend la raison. Née le 26 octobre 1938 à Nîmes, Bernadette Lafont est la fille unique d’une mère au foyer et d’un pharmacien installés dans la localité cévenole de Saint-Geniès-de-Malgoirès.

    N’arrivant pas à procréer après 10 ans de mariage, en dépit de nombreuses "siestes crapuleuses" (dixit Bernadette), le couple se rend à Lourdes en désespoir de cause....

    Des protestants à Lourdes pour un miracle, il en fallait effectivement beaucoup, du désespoir! Et le miracle s'est produit.... 

    D'où le prénom Bernadette, fort peu protestant et très catholique! Gageons que Là-haut, par-delà les étiquettes, Dieu reconnaîtra les siens.

  • Une synthèse indispensable sur le mouvement Jeunesse en Mission

    L'offensive évangélique.jpgConnue pour le sérieux de son expertise scientifique en matière de travaux universitaires sur le protestantisme, la collection "Histoire et Société" des éditions Labor et Fides vient de publier un ouvrage qui promet beaucoup.

     

    Il s'agit du nouveau livre de Yannick Fer, intitulé L'offensive évangélique: voyage au coeur des réseaux militants de Jeunesse en Mission(Genève, Labor et Fides, 2010).

    Chercheur associé au GSRL, Yannick Fer est connu de longue date comme un des plus fins connaisseurs francophones des univers charismatiques et pentecôtistes, sous l'angle de la sociologie et de l'anthropologie.

     

    Auteur d'une thèse très remarquée sur le pentecôtisme en Polynésie française, il a publié l'essentiel de cette première recherche de fond en 2005 aux éditions Labor et Fides. Associé à Gwendoline Malogne-Fer, il a ensuite co-dirigé un passionnant ouvrage collectif intitulé Anthropologie du christianisme en Océanie (Cahiers du Pacifique Sud Contemporain, éditions L'Harmattan, 2009).

     

     

    images.jpegL'offensive évangélique constitue donc le troisième ouvrage de fond publié par Yannick Fer, sur un terrain particulièrement stratégique: celui d'un mouvement de jeunesse, Youth with a Mission (Jeunesse en Mission), qui a très profondément marqué les cultures évangéliques depuis environ 40 ans.

     

    Mouvement charismatique transnational, assez proche, sur certains points, de ce que l'on peut appeler désormais le Charismatisme Troisième Vague, Jeunesse en Mission développe une dynamique fortement prosélyte, une influence culturelle majeure sur l'évangélisme (au travers d'une hymologie très populaire fondée sur les recueils J'Aime l'Eternel), des prolongements politiques non-négligeables, et un rapport original aux cultures autochtones.

    Des Etats-Unis à la Chine continentale en passant par la Nouvelle Zélande, la Suisse et Paris, on ne pouvait rêver meilleur guide que Yannick Fer pour analyser les logiques sociales de ce mouvement évangélique fondé par Loren Cunningham.

     

    N'ayant pas encore lu ce livre (que j'ai cependant feuilleté avec attention), je n'en proposerai pas ici de recension, invitant simplement chacune et chacun à se le procurer pour en faire son miel.

    Voir par ailleurs le blog de l'auteur, qui en donne un aperçu synthétique très commode et très bien fait.

  • Brésil: Dilma confirmée, Marina révélée

    Marina Silva.jpgDilma Rousseff vient, sans surprise, de remporter les élections présidentielles brésiliennes.

    Portée par le parti au pouvoir, coachée par son précédesseur Lula et soutenue par une assez large partie de l'establishment économique du pays, Rousseff confirme les premiers espoirs placés en elle. Vient maintenant le temps de l'action.

    Quant à Marina Silva (ci-contre), candidate "météore" du premier tour (près de 20 millions de voix), elle restera la révélation des élections présidentielles brésiliennes 2010.

    Cette militante de gauche issue des milieux populaires (aux antipodes de Rousseff) a fait preuve d'un charisme indéniable, d'un vrai courage politique (refus du carriérisme) et de convictions écologistes cohérentes.

    Mais surprise! Comme cela a été relevé dans beaucoup de médias, cette catholique d'origine, un temps tentée par la vocation monastique, partage aussi des convictions protestantes évangéliques. C'est une born again rattachée aux Assemblées de Dieu (ADD), la plus grande dénomination pentecôtiste du monde.

     

    Cette affiliation évangélique a fait couler beaucoup d'encre. En France, Le Monde a cru devoir écrire un éditorial pertinent mais, il faut le dire, un peu déséquilibré, faisant penser au lecteur que l'électorat de Silva se mobilisait d'abord sur l'avortement (ce qui est faire assez peu de cas, et de la pensée politique de Marina Silva, et du large éventail des sujets de préoccupation des électeurs évangéliques).

    En réponse, un article online de Henrick Lindell, journaliste à Témoignage Chrétien, s'en est pris vigoureusement aux perceptions jugées biaisées du phénomène Silva, à partir d'un point de vue chrétien, oecuménique et évangélique. 

     

    100328.jpgAu-delà du débat sur le poids et le mode de fonctionnement de l'électorat évangélique brésilien, il reste qu'en définitive, il y a cette certitude: depuis le remarquable travail pionnier du sociologue Jean-Pierre Bastian sur le protestantisme en Amérique latine, la vague évangélique s'y confirme chaque année un peu plus, au point que le vénérable Wall Street Journal, le 28 octobre 2010, titrait carrément ceci, bravant le risque de l'exagération:

    "Les évangéliques, vainqueurs du vote brésilien"

     

     

  • ”L'Eglise (orthodoxe) impassible” ?

    images.jpegOn ne le dira jamais assez: l'hebdomadaire Réforme n'est pas seulement un journal protestant francophone de référence.

    C'est aussi "un regard protestant" sur l'actualité, qui traite donc de tout, ou presque!

    Une nouvelle preuve cette semaine avec une intéressante enquête de Iulia Badéa Guéritée (de Presseurop.eu) sur un aspect souvent peu étudié: le poids économique et social de certaines Églises orthodoxes.

     En page 4 de l'hebdomadaire (n°3442, ed. du 1er décembre 2011), sous le titre "l'Eglise impassible", la journaliste rappelle les liens économiques et financiers qui rapprochent l'Église orthodoxe roumaine de l'État roumain, et l'Église orthodoxe grecque de l'État grec.

    Ainsi, "l'Église orghodoxe en Roumanie a engrangé 10 millions d'euros de bénéfices en 2010 et le tout sans impôts, ni retenue d'aucune sorte". En Grèce, l'Église orthodoxe est quant à elle "le premier promoteur immobilier du pays... Et libre de toute taxe !" On connaissait depuis longtemps les multiples dérapages affairistes des moines du Mont Athos...

     

    Autisme social?

    Cette enquête jette une nouvelle lumière sur une Église orthodoxe soupçonnée par Cristian Ghinea (directeur du centre roumain de politique seuropéennes" d'"autisme social" (ciré dans Réforme). L'accusation est certainement très excessive: l'Église grecque, par exemple, s'illustre depuis de nombreuses années par ses distributions massives de repas chauds gratuits à destination des sans-ressources.

    On observe la même chose dans les rues de Moscou ou de toutes les grandes villes russes. Mais au-delà de ces oeuvres de "charité", certes précieuses pour celles et ceux qui en bénéficient, quid des contributions plus larges à la redistribution solidaire? C'est la question qui est posée dans cette enquête d'Iulia Badea Guéritée.

     Il est d'usage, dans les médias, de critiquer chez certains néoprotestants la "théologie de la prospérité" et ses dérives ou surenchères. Et du point de vue d'une éthique de responsabilité, il y a  de bonnes raisons de le faire, en tout cas lorsque la visée la plus évidente est avant tout l'enrichissement.... de certains prédicateurs.

    Pope art.jpg

    "Pope art" (publié dans Technikart nov. 2011, p.24)

    Mais il n'est peut-être pas inutile de rappeler qu'il y a bien d'autres relations équivoques entre richesse et foi, y compris derrière le manteau (c'est-à-dire bien moins voyantes qu'un certain télévangélisme nouvelle vague), et dans des Églises souvent vantées (d'ailleurs à juste titre) pour leur tradition mystique....

    Pour prolonger la réflexion, outre ce clin d'oeil ci-dessus (second degré!) à l'art contemporain, avec cette création hybride entre Darth Vador et un pope orthodoxe (publiée dans l'édition de Technikart de novembre 2011, p.24), on lira ou relira avec intérêt, pour découvrir un autre "terrain" orthodoxe" (russe): Jean-François Colossimo, L'apocalypse russe, Dieu au pays de Dostoïevski, Paris, Fayard, 2008.

  • Investiture d'Obama: devine qui vient prier

    CM Capture 1.jpgEn demandant au pasteur évangélique Rick Warren d'effectuer la prière d'invocation, le jour de son investiture le 20 janvier 2009 prochain, Barack Obama a suscité la surprise.

    Mais ce n'est pas la seule...

    Non content, en choisissant Rick Warren, de susciter les remarques furibardes des groupes de pression Gay (car Warren, comme tous les évangéliques, est pro-hétéro et hostile à la banalisation de l'homosexualité), Obama a également demandé à un évêque épiscopalien Gay, Gene Robinson, de prier pour lui deux jours avant (dimanche prochain) au Lincoln Memorial.

    Hérissant les ergots de maints évangéliques...

     

    Des femmes en vue

    images.jpegEnfin, outre son appel (prévisible) à un pasteur militant historique des droits civiques, Joseph Lowery, il a aussi demandé à une femme pasteur protestante, Sharon Watkins (ci contre), de donner le sermon pour le culte national de prière tenu le lendemain de l'investiture (21 janvier).

    Enfin, selon les dernières informations qui circulent, une femme musulmane est pressentie pour dire une prière à la Cathédrale Nationale de Washington: elle n'est autre qu'Ingrid Mattson, que j'ai déjà présentée dans ce blog.

    En sa compagnie, trois rabbins et l'évêque catholique du cru, Donald Wuerl...

     

    Religion civile renouvelée

    Conclusion: Obama ne manque pas de courage.

    Il aurait pu ne choisir que des personnalités religieuses "libérales", mais qui ne font pas de vague, bien au chaud dans l'establishment. Conformes à la ligne démocrate de beaucoup.

    images-1.jpegMais il a choisi autrement: en revendiquant le droit de faire appel à un pasteur évangélique modéré qu'il apprécie pour la principale prière, LA prière clef de son investiture, il entendait affirmer que les évangéliques ne sont pas la propriété des Républicains, et qu'on peut oeuvrer avec eux, tout en divergeant sur tel ou tel sujet éthique.

    Quitte à choquer une partie de son camp... et à susciter l'incompréhension de nombre de médias français, qui n'en sont pas à une caricature près quand il s'agit d'évangéliques américains.

    Par ailleurs, en choisissant en outre des personnalités religieuses controversées, ou atypiques (une femme musulmane, une femme pasteur, un évêque ouvertement Gay), il entendait affirmer aussi que TOUTES les sensibilités religieuses, y compris hors de la tradition judéo-chrétienne, sont bienvenues en Amérique, et parties prenantes du Melting-pot états-unien.

    Bush Jr avait certes déjà essayé, brièvement, de le faire après le 11 septembre 2001.... mais ce n'était pas allé bien loin.

    Ces choix forts augurent d'un président de caractère, capable de renouveler en partie ce que les sociologues appellent la "Religion civile", religiosité générique, patriotique, qui vise à souder les Américains au-delà de leurs étiquettes confessionnelles. A suivre...

     

  • Un ténor de la Droite chrétienne US dénonce le vote anti-minarets

    image.jpgLes réactions évangéliques américaines au vote suisse anti-minarets sont encore très peu nombreuses.

     

    La plus importante d'entre-elles, à ce jour, est celle d'Albert Mohler Jr, figure éminente de la Convention Baptiste du Sud et de la Droite chrétienne américaine.

    Elle a été publiée ce matin même sur internet.

    Albert Mohler Jr est actuellement une des voix les plus influentes du mouvement évangélique américain conservateur.

     

    Lui-même baptiste, figure de proue de la Convention Baptiste du Sud, première dénomination baptiste mondiale par le nombre de fidèles (plus de 16 millions), il préside notamment le séminaire théologique baptiste de Louisville, dans le Kentucky.

     

     

    Un ténor anti-libéral

     

    Il n'a rien, mais absolument rien, d'un "libéral". Attaquer le libéralisme et l'athéisme est même un de ses sports favoris.

     

    Il est allé jusqu'à déclarer que toute religion ou toute philosophie qui ne présente pas l'oeuvre de salut de Jésus-Christ est d'inspiration satanique.

    On aurait pu attendre d'un tel ténor des positions discriminatoires analogues aux extrémistes évangéliques suisses (parti UDF) et français (groupuscule PRC).

    En clair, un soutien apporté aux "courageux" (sic) électeurs suisses qui ont voté en faveur de la discrimination anti-minarets.



    Or, il n'en est rien.

    Mohler n'aime pas l'islam, et il le dit, et l'écrit. Mais il n'aime pas non plus le vote discriminatoire d'une majorité de Suisses.

     

     

    Une condamnation sans ambiguité du rejet des minarets

     

    Il déclare notamment : "le refus des minarets apparaît comme une réforme lâche qui contredit les engagements suisses pour la liberté religieuse et la tolérance. (...) Aucune nation réellement engagée dans le combat pour la liberté religieuse ne peut approuver le rejet d'un élément architectural religieux. (...) Avec cette mesure, (les Suisses) ont réussi à violer la liberté religieuse, mettre en colère les musulmans, et éviter de faire face à la réalité"... ce qui n'est ni "respectable", ni "viable", conclut-il.

     

    Pour le texte complet, publié sur le Christian Post, cliquer ici.

     

    Cette condamnation ferme du vote discriminatoire d'une majorité de Suisses à l'encontre de la construction des minarets serait-elle une preuve qu'une large part de l'évangélisme américain, même dans sa frange la plus conservatrice, est imbibée d'une culture de la liberté religieuse? C'est une hypothèse, mais partielle et pas suffisante.

     

    Un autre élément d'explication serait l'identité baptiste de Mohler. Rappelons que le baptisme (une des plus grandes branches du protestantisme mondial) s'est toujours distingué, depuis son début en 1609, par la défense de la liberté religieuse pour tous.



    Un troisième élément d'explication serait que Mohler n'a rien à voir avec les mouvances néocharismatiques, ou charismatiques Troisième Vague, dont les propensions à la "guerre spirituelle" influencent aussi bien le PRC (en France) et l'UDF (en Suisse) dans un sens autoritaire, anti-laïque et discriminatoire.

  • Damien Mottier: relance prophétique et reglobalisation du christianisme

    adoration.jpgEn 2010 et 2011, deux thèses de doctorat en langue française ont été soutenues sur les Églises évangéliques congolaises.

    Signe des temps ? Témoignage, en tout cas, de l'importance de ces nouveaux terrains de recherche constitués par les Églises de migrants. Leurs auteurs sont Damien Mottier et Sarah Demart.

    La thèse de doctorat de Damien Mottier (2011) s'intitule : "Églises africaines en France, pentecôtismes congolais et entreprises prophétiques" (EHESS, 2011, sous la direction d'André Mary, 345 pages + film).

    Avec celle de Sarah Demart, soutenue un an avant (qui sera évoquée demain dans ce blog), il s'agit d'une contribution majeure à la compréhension des recompositions protestantes d'expression africaine en Europe et en France.

     Avec ce superbe travail de synthèse, dont on attend avec impatience la publication, l'auteur propose un "2 en 1", à savoir un film documentaire de 46 minutes, produit et diffusé en 2009, et un support écrit, le mémoire de doctorat proprement dit.

    d_mottier72.jpgC'est ce dernier mémoire de Damien Mottier (ci-contre), soutenu à l'EHESS devant un jury de cinq spécialistes le 26 octobre 2011, qu'on présentera très brièvement dans les lignes qui suivent.

     

    Dispositifs de réélaboration du charisme prophétique

     L'auteur  s'appuie sur une double approche disciplinaire, celle de l'anthropologie et celle de la sociologie, renforcée par une robuste dimension historique.

    À partir de trois terrains principaux (la trajectoire du prophète ivoirien Kakou Séverin, la Cité de Sion, les Semeurs du Christ de Shora Kuetu), complétés par de multiples enquêtes de terrain, l'auteur entend étudier les dispositifs de réélaboration du charisme prophétique. Le prophétisme (en milieu majoritairement congolais) est donc au centre de sa recherche.

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     Inversion symbolique

    Cette évolution vers de nouveaux "pasteurs prophètes" s'appuie sur des dynamiques migratoires nouvelles, encore récentes, qui renforcent une inversion symbolique des schémas de domination hérités de l'époque coloniale.

    D.Mottier.jpg

     Elle se joue sur fond de politiques identitaires articulés à des creusets africains (Congo, Côte d'Ivoire (1ère partie), une relecture du prophétisme, entre fabrique des signes et impossible routinisation (2e partie), et des rapports de force interne: ceux-ci prennent tantôt la forme de tensions générationnelles, de compétition autour de l'économie des miracles, du rapport aux femmes, ou de luttes d'influence entre réseaux transnationaux (troisième partie).

     

    Kacou SéverinSocio-génèse du Charismatisme Troisième Vague en région parisienne

     Cette trame générale se voit renforcée par un apport empirique qui offre de nouvelles clefs de compréhension des dynamiques de diversification du protestantisme métropolitain au cours des 25 dernières années, au travers de l'explicitation des filiations, clientèles, écoles et divisions entre entrepreneurs charismatiques.

    Un seul exemple : c'est en lisant Damien Mottier qu'on découvre pour la première fois une analyse complète, fine et pédagogique du processus de recomposition majeur qui marque le protestantisme francilien dans les années 1980, à savoir l'affirmation d'un Charismatisme Troisième vague porté par l'Église du pasteur indien Selvaraj Rajiah.

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     C'est à partir de cette communauté multiculturelle (à forte composante migrante et africaine), créée en 1983, qu'une nouvelle génération de pasteurs, formés au creuset de l'école créée par Rajiah, a ensuite diffusé, dans des dizaines de communautés, de nouvelles approches prophétiques.

    Photo_de_Damien_Mottier_-_Adoration_Saint-Denis_2008-28daa.jpgA noter qu'à l'inverse de la prospérité, l'enjeu de la délivrance (étudié en particulier par Sarah Demart, voir la prochaine note de ce blog) n'est pas au coeur de ce néocharismatisme là.

    En revanche, on se situe bien au croisement de deux tendances, celle de la New Apostolic Reformation (mouvement de "restauration des ministère", largement venu des Etats-Unis dans les années 1970-80) et des influences prophétiques africaines spécifiques (congolaises, mais aussi ivoiriennes, ghanéennes, nigérianes)..., de plus en plus diffusées en Europe depuis les années 1980.

     

    images.jpegTerritoire circulatoire évangélique congolais

    Au-delà des très nombreux autres apports empiriques et théoriques de cette thèse de référence (rapports de genre, "media-church", etc.), Damien Mottier nous permet de mieux comprendre l'histoire récente et les spécificités des centaines de nouvelles Eglises évangéliques congolaises en France (la seule pastorale congolaise  francilienne compte 200 pasteurs).

    Il confirme aussi l'intérêt de la notion de "territoire circulatoire" empruntée à Alain Tarrius (notion qu'utilise aussi Sarah Demart).

     À rebours de la dicchotomie trop simpliste entre transnationalisation et territorialisation locale, le "territoire circulatoire" évangélique congolais balise les itinéraires diasporiques de repères et de pratiques partagés, entre Paris, Brazzaville et Kinshasa (via Abidjan), qui nous montrent la vanité qu'il y aurait aujourd'hui à étudier le protestantisme français sous l'angle purement hexagonal.

  • ”Afrique, le grand réveil”, un dossier du ”Point” qui oublie la religion

    Afrique, Sébastien Fath, Le PointPour l'historien des religions, un titre comme "Afrique, le grand réveil", renvoie à la traditions des "réveils" protestants. Il y a eu un Grand réveil américain (au XVIIIe siècle), pourquoi pas un Grand réveil africain aujourd'hui?

    Ce n'est pourtant pas cette signification qu'il faut retenir dans le titre du beau dossier que l'hebdomadaire Le Point (n°2166, jeudi 20 mars 2014) vient de consacrer au décollage africain. L'accent, ici, est sur l'économie. L'Afrique, "nouvel eldorado de la planète", qui "sidère le monde" (p.87).

    Bon timing: Le Point vient de lancer aussi un site internet en direction des classes moyennes africaines (lien).

     Le dossier "surfe" intelligemment sur une mode justifiée: oui, l'Afrique va mieux! Et après l'Europe en Afrique vient, en ce nouveau siècle, l'Afrique en Europe. Et ce n'est qu'un début.

    Plusieurs hebdos ou mensuels ont consacré, ces dernières années, des dossiers similaires sur le décollage africain, avec parfois exactement les mêmes focus sur certaines personnalités fortes. Le dossier du Point n'en est pas moins d'excellente qualité. Varié, bien informé, copieux (55 pages!), enrichi d'une superbe infographie (voir la carte réalisée par Hervé Bouilly, ci-dessous, à la page 97 du magazine), il fait honneur à la réputation de sérieux et de qualité de l'hebdomadaire français.

    Infographie Le point.jpg

     

    On pointera cependant un vrai manque : l'absence de traitement du fait religieux, et notamment du grand boom protestant et "chrétien africain" qui a marqué le continent depuis 40 ans.

    C'est pourtant l'autre "Grand Réveil" de l'Afrique. Une mutation religieuse considérable, marquée par une vaste recomposition en direction d'un "christianisme à l'africaine, par les Africains", et par des vagues de conversion par millions en direction des évangéliques, charismatiques, et des nouvelles Églises africaines endogènes (comme les Églises du Christianisme Céleste, le Kimbanguisme, le Harrisme, les Tokoïstes etc.).

     

    Effets socio-économiques des mutations religieuses africaines

    Ces mutations religieuses se doublent de dérives sectaires (fraudes, détournements, chasse aux enfants sorciers, publicité mensongère à la guérison garantie etc.) mais ne se limitent pas aux dérapages, bien réels, ni aux caricatures qu'on peut en donner, vu de loin.

    Elles induisent aussi des logiques d'individuation, de responsabilisation, de militantisme local, qui produisent de puissants effets sociaux et économiques.

    Au Nigéria, plusieurs multinationales évangéliques développent des activités tous azimuts. Au Congo RDC, le gynécologue Denis Mukwege "répare" des milliers de femmes violées, porté par ses convictions chrétiennes pentecôtistes; en Afrique australe, les Eglises portent une théologie de la "renaissance africaine" qui nourrit confiance en soi et désir d'entreprendre; au Soudan du Sud, la fragile indépendance du nouvel Etat a été acquise, en 2011, sur la base d'un engagement ininterrompu des Eglises, ciment d'une population traumatisée par un près d'un demi-siècle de guerre avec Khartoum; et en Europe, de vastes réseaux diasporiques nigérians, ghanéens, congolais tissent échanges et solidarités sur une base souvent religieuse, nourrie par l'essor de milliers d'Eglises de migrants africains sur le Vieux continent.  

    Femme burkinabé pasteure.jpgA l'inverse ici du catholicisme, la plasticité de l'évangélisme et des pentecôtismes ouvre par ailleurs aux femmes africaines de plus en plus d'opportunités d'accès à la parole d'autorité enseignante (pastorat), entraînant de multiples effets induits sur les communautés et les rôles sociaux féminins.

    On pourrait multiplier les exemples.

    A l'inverse d'un prisme franco-français qui renvoie la religion.... à la religion, rappelons que le religieux est en réalité un "fait social total" (Marcel Mauss) qui impacte l'économie, la société, la culture et la politique.

    Que l'Afrique connaisse une recomposition religieuse spectaculaire depuis une quarantaine d'années mérite donc mieux que le silence des diagnostiqueurs généralistes. A bon entendeur...

  • France: Prosélytisme islamique à la Gare du Nord

    Prosélytisme islamique Gare du Nord.JPGOn ne le dira jamais assez: dans les sociétés sécularisées du XXIe siècle, Dieu est à l'affiche.

    Ce n'est pas un paradoxe, mais plutôt une conséquence logique. En effet, la religion n'étant plus une évidence sociale, il faut redoubler d'exposition et de pédagogie pour partager l'offre de salut, face à une rude concurrence qui va d'Apple à Auchan en passant par les teufs du samedi soir, les réseaux sociaux, l'horoscope du jour,  la téléréalité, le sport, la people-addiction, Youporn, les pop-stars, le loto, les guildes de gamers ou Télérama.

    Le protestantisme évangélique est souvent montré en exemple en matière d'affichage prosélyte, mais le catholicisme s'y met aussi depuis la "Nouvelle évangélisation" vantée par (Saint) Jean-Paul II, sans parler de l'islam, comme en témoigne cette séance de prosélytisme islamique à la sortie de la Gare du Nord, à laquelle j'ai assisté avant-hier en direct.

    La scène se passe autour de 13H, le samedi 26 avril 2014, sous une pluie fine, devant l'entrée principale de la Gare du Nord à Paris (17e arr).

    Une équipe d'une dizaine de jeunes hommes majoritairement en tenue blanche (surmontée de blousons ou vestes imperméables), portant un tee-shirt frappé du slogan "A la découverte de l'islam", aborde les passants sans aucun complexe, distribuant des prospectus comme celui-qui m'a été remis.

    Sur la face A (lien) et la face B (lien), une défense et illustration de l'islam contre les préjugés accusés de déformer le visage de la religion monothéiste prêchée par le prophète Muhammad. 

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     "Tractage" islamique devant la Gare du Nord, Paris, 26 avril 2014 (photo SF)

     

    Les missionnaires rassemblés ici ne sont nullement agressifs. Ils font leur travail avec une détermination avenante et méthodique, accostant tous les passants, nombreux, qui se succèdent devant cette grande gare parisienne. Le but: attirer l'attention, fournir une information, amorcer une curiosité, "et plus, si affinités". La découverte de l'islam comme chemin de salut est à la clef.

     

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    Distribution dans la bonne humeur (photo SF)

     

    Souriants et motivés, ces missionnaires musulmans urbains de la Gare du Nord font penser à bien d'autres, tantôt cathos charismatiques, tantôt évangéliques, tantôt mormons, témoins de Jéhovah, voire (rarement) Loubavitchs, qui arpentent les rues des cités sécularisées de la vieille Europe en quête de conversions. 

     

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     Portail d'islamisation par la conversion personnelle

    Car c'est bien de cela qu'il s'agit: le prospectus islamique distribué (de tendance salafiste? Je ne saurais dire) renvoie à un site explicite, intitulé http://islamconversion.com/.

    Complet et bien agencé, ce portail prosélyte en français qui semble exister depuis 2011 n'a rien à envier à nombre de sites protestants évangéliques, ou catholiques.

    Il s'appuie sur une association française Loi 1901 à but non lucratif intitulée "L'islam à portée de tous". 

     

     

    D'un islam d'héritage à un islam de conversion

    france,gare du nord,islam,islamisation,prosélytisme,évangéliques,sécularisation,espace public,laïcité,débat

    Fondé sur la présentation de l'offre de salut islamique, tourné vers la conversion (avec témoignages personnels et outils d'islamisation), ce portail internet islamconversion constitue un témoignage supplémentaire, en France, du passage d'un islam hexagonal d'héritage (la "religion des migrants" arrivés avec les vagues d'immigration de travail) à un islam de conversion, tourné vers la conquête des âmes pour la plus grande gloire d'Allah en France.

    Depuis le livre déjà ancien de Stefano Allievi sur Les Convertis à l'islam en Europe (1999), ce mouvement conversionniste s'est peu à peu amplifié. 

     

    De quoi nourrir bien des études comparatistes...

  • Argentine, born again? Les évangéliques au pays du pape François

    624_341_ca67e14f63406d2220f2ecff1150037c-1364927619.pngActuellement au Brésil (JMJ), terre où l'explosion évangélique a bouleversé les équilibres confessionnels (+16 millions de protestants évangéliques entre 2000 et 2010 selon le recensement), n'oublions pas que le pape François est... argentin. 

    Or, l'Argentine a longtemps été peu, très peu marquée par l'évangélisme, au contraire de son grand voisin brésilien. Mais est-ce toujours vrai?

    Histoire de varier un peu les angles, et de sortir du énième reportage sur le Brésil, voici rien que pour vous un petit survol de l'évangélisme... en Argentine, terre du pape François.

    Bien plus que le Brésil, l'Argentine passe souvent comme un pays très proche de la France, en particulier en raison de certains liens historiques et culturels, qui se traduisent notamment par un record mondial partagé de taux de psychanalystes par habitant.

    Tout comme en France, l'Argentine a également été marquée par une longue hégémonie catholique, qui a un peu plus résisté ici que dans d'autres pays latino. Mais l'Argentine et ses psychanalystes n'est pas pour autant épargnée par la vague conversionniste qui marque le continent. L'évangélisme y fait ici aussi des progrès considérables, mais plus récents qu'au Brésil, le géant voisin.


    ADD dans l'Etat du Chaco, Argentine.jpg10% de la population

    En 1990, les évangéliques représentaient environ 200.000 fidèles, soit seulement 0,5% de la population totale. Aujourd'hui, les estimations évoquent le plus souvent un montant de près de 10% de la population totale, soit 4 millions de personnes, ce qui représenterait 2000% d'augmentation sur la période. Localement, l'impact est spectaculaire dans le paysage urbain, avec un véritable bourgeonnement de temples et chapelles évangéliques.

    C'est notamment le cas dans la capitale, Buenos Aires, mais aussi dans une ville comme Resistencia. Cette capitale de la province du Chaco, dans le Nord-Est du pays, ne comportait que 70 congrégations et 5143 protestants évangéliques en 1990. Selon le pasteur Ed Silvoso, qui y a conduit durant 20 ans des campagnes revivalistes incessantes, le montant des fidèles serait passé aujourd'hui à 100.000, soit près d'un habitant sur quatre, notamment sous l'effet de la conversion du président du club de football local, figure très charismatique et très populaire.

    Appuyé sur un réseau de médias évangéliques hispanophones extrêmement diversifié, cet évangélisme argentin longtemps confidentiel est aujourd'hui devenu un petit frère incontournable de la grande famille évangélique latino, sur la base de conversions massives venues du catholicisme.

     

    Intérêt évangélique pour la catéchèse des enfants

    Catéchèse Argentine (Betty Constance).jpgLes raisons de ces conversions rejoignent celles qui expliquent plus largement le basculement d'une partie de l'Amérique latine vers le protestantisme. Mais des données recueillies lors d'un entretien avec deux missionnaires de longue durée en Argentine, éclairent aussi des aspects moins classiques, en particulier celui de la catéchèse.

    Selon Betty Constance, auteure d'un très vaste matériel de catéchèse évangélique pour les enfants à destination de publics protestants interconfessionnels (ci-contre), l'Église catholique argentine n'aurait, jusqu'à une date très récente, accordé presqu'aucune attention à l'éveil religieux des enfants, se limitant à un apprentissage sommaire, par coeur, sans aucune interactivité ni sollicitation des enfants.

    En réalisant, en l'espace d'un quart de siècle, des dizaines de kits de formation à 'légard des enfants, Mme Constance a suscité, par contraste, un immense intérêt, au point de se faire plagier depuis le début des années 2000 par l'Église catholique argentine. En insistant sur les besoins spirituels des enfants, en développant l'interactivité au moyen d'illustrations adaptées et de canevas de questions, cette offre à destination des enfants aurait exercé un très puissant attrait sur les familles, favorisant les conversions des enfants et des parents.

    On rejoindrait ici l'accent traditionnel du protestantisme sur les processus d'individuation des croyances, avec le souci de l'appropriation personnelle, l'intérêt pour les questions et l'échange.

    Luis Palau à Marseille.jpgCet évangélisme argentin, tout à fait familier du pape François, s'exporte aujourd'hui de plus en plus couramment, au travers de personnalités charismatiques et entreprenantes comme  Luis Palau (ci-contre, en France), désormais naturalisé américain mais originaire d'Argentine, Omar Cabrera, Claudio Freidzon, Hector Gimenez, Sergio Scataglini, mais aussi, et surtout, le fameux Carlos Annacondia, célèbre pour ses exhortations imagées et concrètes, au plus près des expériences quotidiennes des auditeurs. 

    On l'aura compris: que le pape François soit le représentant suprême de l'Eglise catholique ne l'empêche pas, au travers de son arrière-plan argentin, d'avoir développé une longue proximité avec un évangélisme conquérant dont il connaît bien les forces et les faiblesses.


    S.Fath, fait à partir d'un résumé d'exposé présenté au CERI (Sciences Po) en 2010.

  • Universités américaines : les évangéliques les plus impopulaires

    fc8102b12b78e5ed9c6976dd1b37c5e1.jpgUn chercheur spécialisé sur le judaïsme, Gary Tobin (ci-contre), président de l’Institute for Jewish and Community Research, a dernièrement conduit la première grande enquête quantitative sur les croyances religieuses et les attitudes des universitaires à l'égard de la religion.

    Il a notamment évalué le degré d’hostilité des universitaires à l’égard des religions. Surprise: qui est premier au hit parade?

    Je vous le donne en mille. Non ce ne sont pas les juifs, globalement très bien perçus. Ces derniers ne recueillent que 3% d’opinions défavorables. Regardez le tableau ci-dessous et vous verrez qui décroche la timbale.

     

    a6a0ca0d5022c1e5184c6134de6847bf.jpg

     


    Eh oui, ce sont bien les évangéliques. Gary Tobin lui-même ne s’y attendait pas. Ceux qui niaient que les évangéliques sont mal perçus à l’université, ou qu’ils se victimisent sans aucune raison, en sont pour leurs frais.

    Une enquête fiable

    Téléchargeable dans son intégralité, cette enquête est solide: conduite dans 712 collèges et universités, auprès de 1269 universitaires, c’est une photographie fiable, pas une «impression» vague.
    Sur les centaines d’universitaires interrogés, pas moins de 53% déclarent avoir une vue défavorable des évangéliques, 20 points devant les mormons, et 31 points devant les musulmans… Cela rassurera ceux qui craignaient que les universités américaines soient, ou deviennent pro-évangéliques! Le problème, manifestement, n’est pas là.


    21d23f4468c51f4dc5fc9a1ac047b5ce.jpg Côté évangélique en revanche, on s’inquiète. Et s’il y avait une relation entre la forte impopularité académique de leurs milieux, et un sentiment de discrimination exprimé ici et là sur les campus?

    Un exemple: les évangéliques considèrent, dans leur grande majorité, que l’homosexualité n’est pas un style de vie alternatif approuvé par la Bible. Mais une Université comme Georgia Tech a mis en place des régulations (speech codes) qui interdisent aux étudiants sur le campus de faire le moindre commentaire que l’on pourrait subjectivement considérer comme offensif à l’égard de l’homosexualité.

    Les évangéliques américains répondent qu’il n’y a pas de code similaire interdisant de faire le moindre commentaire subjectivement offensif à l’égard des évangéliques… Discrimination?

    Le débat, en tout cas, s’annonce nourri, car cette enquête jette pour la première fois une lumière crue sur la hiérarchie de l’impopularité religieuse parmi les cadres universitaires américains.

     

    Pourquoi cette impopularité?

    Une question qui vient à l’esprit est «pourquoi»?

    Dans le Washington Post, Cary Nelson, président de l’American Association of University Professors (AAUP) souligne que cette enquête ne relèverait pas de préjugés religieux (religious bias), mais d’une «résistance politique et culturelle», sous-entendu légitime.

    En somme, c’est parce que les universitaires se sentiraient menacés par la vision du monde alternative des évangéliques qu’ils développeraient ces réflexes anti-évangéliques. On touche sans doute, là, une bonne part de l’explication: il est parfaitement exact de pointer la force culturelle offensive des évangéliques aux Etats-Unis, et sa capacité de pression sur des questions comme la famille, la bioéthique ou l’évolution darwinienne.

    On comprend bien qu’une telle pression puisse apparaître menaçante dans la sphère académique, où la liberté intellectuelle passe avant le dogme.

    Mais il y aurait sans doute à creuser davantage, car on le sait, tous les tenants de préjugés affirment que leurs préjugés n’en sont pas, et qu’ils sont uniquement basés sur des éléments «politiques et culturels». Même les plus endurcis dans leurs préjugés, comme le Hamas (qui bat des records d'antisémitisme), tiennent ce type de discours justificatif!

     

    Des conséquences discriminatoires?

    Une autre question est de savoir si cette forte impopularité des évangéliques a des conséquences factuelles, c’est-à-dire un impact négatif sur les étudiants, notamment les évangéliques qui fréquentent l’université (ce qui est le cas de quelques millions d’entre-eux): après tout, ce n’est pas certain!

    Pour en avoir le cœur net, Gary A.Tobin a entrepris, en cette nouvelle année académique qui s’ouvre, une enquête auprès de 3500 étudiants. Le but: voir s’il «n’y a pas de fumée sans feu», c’est-à-dire si les forts sentiments anti-évangéliques d’un universitaire sur deux ne se traduisent pas, sur le terrain, par certaines discriminations, sur la base de conceptions restrictives de la diversité qui incluent les vues ‘libérales’, mais exclueraient les vues évangéliques du débat.

    Je vous donne rendez-vous dans un an pour la sortie de ces résultats.

  • Relire l'oeuvre de l'historien André Encrevé

    André Encrevé, Sébastien FathL'historien André Encrevé est toujours en activité, bien qu'ayant pris sa retraite administrative depuis déjà cinq ans.

    Mais l'homme n'étant pas étranger à une certaine discrétion protestante à la française qui voit l'autopromotion d'un oeil méfiant, son oeuvre, très considérable, n'est pas suffisamment mise à l'honneur.

    Et si l'été était l'occasion de relire ses travaux?

    En parcourant la très utile bibliographie complète (p.18 à 32) proposée dans les Mélanges publiés cette année en son honneur (cf. note du 12 juillet dernier), d'où est scannée la photo que j'ose reproduire ci-contre (j'espère l'absolution de l'éditeur et de l'ayant-droit), on dispose d'une excellente base.

    Le grand oeuvre de cet historien reste naturellement la publication en 1986 de sa thèse sur les protestants réformés français de 1848 à 1870 (1122 pages!). Au-delà de cette somme de référence, de très nombreux ouvrages, chapitres et articles méritent par ailleurs le détour pour mieux connaître ce "christianisme alternatif" qu'est, en France, le protestantisme.

    Mais André Encrevé, quant à lui, qui est-il?

    100308 .jpgNé en 1942 dans le terroir protestant poitevin, agrégé d'histoire en 1967, l'historien André Encrevé a véritablement lancé sa carrière d'enseignant-chercheur en devenant attaché de recherche au CNRS (1969-75), puis maître de conférences d'histoire contemporaine à l'Université de Reims (1975-1988).

    Il termina sa carrière comme professeur à l'Université de Paris 12 (devenue Paris-Est Créteil) de 1997 à 2007, année au cours de laquelle il accède à l'éméritat.

    Auteur de très nombreux travaux, la plupart consacrés à l'histoire du protestantisme français, il a également présidé l'Association Française d'Histoire Religieuse Contemporaine (AFHRC) entre 1987 et 1990, entre autres fonctions au service de la collectivité scientifique.


    Au gouvernail du BSHPF, le navire amiral de l'érudition historique sur le protestantisme

    Last but not least, notons que cet excellent pédagogue, loyal et chaleureux, est aussi rédacteur en chef du Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français depuis 1985. Plus d'un quart de siècle, les mains sur le gouvernail... Une fidélité dans le travail en équipe qui évoque, à certains égards, un véritable apostolat (laïque, naturellement).

    Si le BSHPF reste aujourd'hui le navire amiral de l'érudition historique sur le protestantisme français, c'est en large partie grâce à la persévérance méthodique d'André Encrevé, capitaine d'une équipe rédactionnelle qu'il a toujours su motiver et renouveler. 

    Homme de la génération "plume et machine à écrire", il n'est pas de ceux qui se sont précipités pour surfer sur la nouvelle vague numérique.... Rendant d'autant plus nécessaire qu'on rappelle aujourd'hui son apport sur le Web (qui diffuse le savoir d'aujourd'hui comme la Révolution Gutenberg diffusa la Renaissance et la Réforme).

    En attendant ses prochains travaux, car André Encrevé est loin d'avoir dit son dernier mot d'auteur, et a plus d'un projet en vue, pour le bonheur de tous les amateurs d'histoire du christianisme.

  • Les coptes d'Egypte à la croisée des chemins

    egypt-coptic-christians.jpgSuite au massacre du 9 octobre dernier au Caire, qui a laissé 27 chrétiens coptes égyptiens sur le carreau (et des centaines de blessés), victimes d'une violente répression militaire, l'actualité religieuse égyptienne crève l'écran, avec cette question: quel avenir pour les Coptes?

    Contrairement à ce qu'on entend parfois, les discriminations et les violences n'ont pas commencé avec l'éviction du président Moubarak.

    Mais il est vrai que le climat d'instabilité actuelle accroît les incertitudes, et les risques.

    Le carnage du 9 octobre 2011 est d'autant plus significatif qu'il réprimait une manifestation pacifique, qui faisait suite à l'incendie volontaire d'une église copte à Assouan par des militants musulmans, le 30 septembre 2011.

    Conclure à une forme de Djihad antichrétien serait excessif, et il faut résister aux amalgames faciles. L'écrasante majorité des 6 à 8 millions de coptes égyptiens vit en sécurité et en paix, même si c'est une paix tendue.

    Rappelons aussi que tirer sur la foule est, hélas, une pratique presqu'habituelle de répression en Egypte, pays où les brutalités policières sont légion et où la vie d'un pauvre fellah ne pèse pas lourd face au maintien de l'ordre. Au fil des dernières années, des dizaines de musulmans ont été tués de la sorte, sans que cela émeuve beaucoup les médias occidentaux.

    Les chrétiens n'ont donc pas l'exclusivité du martyr. Quand il s'agit de répression, le pouvoir de Pharaon (que son nom soit Moubarak ou un chef d'Etat major) pratique volontiers l'approche inter-religieuse.

    Les tirs à balle réelle tuent tantôt chrétiens, tantôt musulmans.

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    Obsèques des victimes du 9 octobre 2011

    Mais ne soyons pas naïfs: les événements du 9 octobre étaient centrés sur l'enjeu du respect de la différence copte. C'est au nom de cela que les coptes manifestaient. C'est de leur liberté qu'il s'agissait. Et on a tiré à vue. Même s'il faut raison garder et éviter les discours simplistes qui jettent de l'huile sur le feu, cela dépasse la répression ordinaire.

     

    Ex-votos sur Facebook et Twitter

    S'il ne s'agit nullement de Djihad, il s'agit bien d'une forme d'intimidation, de pression violente sur les coptes. L'ampleur de la répression du 9 octobre, et la participation, semble-t-il, de certains éléments des Frères Musulmans (enquête à suivre), pose clairement la question d'un scénario possible de dérive antichrétienne croissante.

    Déjà discriminés depuis longtemps, citoyens de seconde zone (un copte apprend l'arabe à l'école en étudiant le Coran, etc. etc.), les chrétiens d'Egypte s'interrogent. Et se mobilisent.

    Ce faisant, ils participent à l'émergence croissante de cet enjeu de demain, dans nos sociétés de plus en plus interconnectées: pourquoi pas une liberté religieuse pleine et entière en terre arabo-musulmane?

    A verser aux "sources" futures d'étude de la mobilisation copte actuelle, notons une vague massive de publications sur Facebook et Twitter, version numérique des ex-votos du passé.

    On en trouvera une description et une analyse, en langue anglaise, sur le Christian Post (article du mercredi 19 octobre 2011).

     

    egypte,chrétiens d'orient,liberté religieuse,coptes,le caire,julie picard,heather j. sharkeyRecherches novatrices de Julie Picard

    Puisque nous parlons des coptes, je saisis par ailleurs l'occasion pour signaler tout l'intérêt des travaux de la géographe Julie Picard, actuellement en thèse EPHESS, qui analyse le terrain copte sous l'angle du rôle des évangéliques en Egypte en tant que"hub" religieux, relais et refuge pour des migrants évangéliques sub-sahariens par ailleurs soumis à de rudes conditions d'accueil.

    On trouvera un résumé de ses recherches sur le site du GEIPE. Pour avoir eu l'occasion, il y a deux jours, de l'écouter lors d'une journée d'études à Toulouse, je ne saurais trop recommander de consulter ses travaux, qui renouvellent les approches classiques du christianisme d'Orient en soulignant les interactions croissantes (observables aussi au Maghreb) avec le champ des migrations chrétiennes sub-sahariennes (Congo, Soudan, Ethiopie).

     

    k8827.gifL'Egypte comporte en effet une minorité copte évangélique, mais aussi une présence d'Eglises évangéliques de migrants africains de plus en plus significative, que Julie Picard étudie. Sur la présence copte évangélique, on notera cette étude sur le rôle des Etats-Unis.

    Dans cette belle synthèse publiée en 2008 aux éditions Princeton University Press, Heather J. Sharkey nous donne les clefs pour comprendre l'apport évangélique spécifiquement américain, qui constitue une des matrices de l'évangélisme égyptien actuel, dont les renouvellements (sous l'impact migratoire africain) sont étudiés par Julie Picard.

  • Mineurs chiliens miraculés: un 'Gracias Senor” au ton évangélique

    Gracias Senor.pngOn a tout dit, ou presque, sur l'incroyable sauvetage des 33 mineurs chiliens, 2000 pieds sous terre (mine de San José). On a admiré la résilience de ces hommes enterrés vivants, mais aussi l'ingénosité et la détermination des sauveteurs, parvenus finalement à leurs fins les 12 et 13 octobre 2010.

    On a glosé sur les récupérations politiques, les dérives de la médiatisation. Même la dimension religieuse, il est vrai massive, n'a pas échappé au regard.

    Excepté un détail, souvent passsé sous silence des médias francophones: la forte composante protestante évangélique présente à la fois dans la mine, et parmi les sauveteurs.

     

    Quand de nombreux observateurs, particulièrement en France, ont parlé de manifestations de piété catholique, force est de consater que la piété protestante évangélique a joué un rôle quasi équivalent, mais souvent peu ou pas perçu.

     

    chilean-miners.jpg"Gracias Senor"

     

    Rappelons brièvement trois faits :

    1. Tous les mineurs qui ont été sortis du trou arboraient un T-shirt indiquant "Merci Seigneur" (Gracias Senor). Au dos des T-shirts cette autre mention ": A lui la gloire et l'honneur".

    Or, ces T shirts ont été offerts aux mineurs par une organisation évangélique, Campus Crusade, à qui l'on doit aussi le fameux film Jésus (distribué également aux mineurs durant leur 'captivité forcée').

     

    2. Celui que les médias ont présenté comme le leader spirituel, et qui a été parfois décrit, en France, comme catholique, est en réalité un chrétien évangélique très fervent, José Henriquez. C'est lui qui s'est montré à l'origine des réunions de prière et des lectures bibliques organisées dans la mine.

     

    3. Le fameux mineur surnommé "Super Mario", qui a déclaré en interview, juste après son sauvetage, que "Dieu et le démon ont combattu et que c'est Dieu qui a gagné"... est ausi un évangélique.

     

    Plusieurs autres mineurs partageaient par ailleurs la même identité évangélique/charismatique, ainsi que de nombreux sauveteurs. Prière fervente, affichage de versets bibliques, foi démonstrative ont constitué les ingrédients principaux de cette expression religieuse, largement montrée par les télévisions.

    A noter que si la majorité des mineurs comme des sauveteurs était néanmoins catholique (conformément à la réalité confessionnelle chilienne, dominée par le catholicisme), une certaine "évangélicalisation" de leur attitude était souvent perceptible (emprunt d'un registre conversionniste).

     

    Un Chilien sur cinq évangélique ?

    Ceci invite à rappeler le contexte plus général d'une Amérique latine confrontée, depuis cinquante ans, à une très puissante vague de conversion vers le protestantisme (de type évangélique et pentecôtiste essentiellement).

    Au Chili même, pays peuplé d'environ 17 millions d'habitants, les évangéliques représentaient 15,1% des habitants en 2002, date du dernier recensement général. Mais tout porte à croire que ce montant est aujourd'hui supérieur.

    En effet, les statistiques catholiques, fortes de 70% des habitants en 2002, ont baissé de 10 points entre 2002 et 1992 (80% de catholiques à l'époque), tandi qu'une part importante de ces ex-catholiques se tourne vers les Églises évangéliques (principalement charismatiques et pentecôtistes).

    Il existe donc une tendance structurelle à la désaffection envers le catholicisme, et un courant de conversion vers l'évangélisme. Entre 2002 et 2010, si le trend repéré précédemment s'est poursuivi, il n'apparaît pas excessif de faire l'hypothèse d'une population évangélique d'environ 20% actuellement, dans l'attente de vérification à l'occasion du recensement général de 2012.

     

    1305095716.4.jpgRedistribution des cartes

    Cette montée régulière du protestantisme évangélique, dont l'épisode du sauvetage des mineurs chiliens a proposé une médiatisation aussi brève que spectaculaire, redistribue les cartes, et n'a pas échappé à la présidence chilienne.

    Michelle Bachelet, alors à la tête de l'Etat chilien, n'avait ainsi pas hésité à décréter en 2008 un jour férié protestant, rattaché au souvenir de la Réforme, suite aux demandes des évangéliques de son pays, décidément devenus incontournables.

     

  • Rapport Lozès-Wieviorka: suggestion pour une 51e proposition

    marianne.jpgPatrick Lozès est à l'origine d'un des plus beaux coups médiatiques de ces dernières années.

     

    En surfant sur la vague victimaire et communautariste, il avait  fait sortir il y a quelques années de son chapeau un improbable "Conseil Représentatif des Associations Noires" (CRAN), dont la création avait à l'époque été encensée en première page de Libération, avant même que ce CRAN ne s'affirme, ni comme "Conseil", ni (encore moins!) comme "Représentatif".

    Ce même Patrick Lozès, ancien militant MODEM, a l'honneur aujourd'hui, une fois de plus, des colonnes du Monde.

     images-2.jpegIl y affirme péremptoirement que "la lutte contre le communautarisme ne peut être une lutte contre les communautés" (ce à quoi je répondrai, conformément à la tradition républicaine qui valorise le choix et le contrat plutôt que les pressions de la communauté naturelle: "cela dépend!")


    C'est cet homme avisé, multicarte et fin stratège qui a été chargé il y a quelques mois, par Brice Hortefeux et Bernard Kouchner, d'une réflexion sur les "moyens de combattre efficacement les replis communautaires et toutes les formes de racisme"".


    Le souci, en soi, est louable, et sans doute peut on faire crédit à Patrick Lozès d'avoir contribué à faire avancer le débat au travers d'une médiatisation qui, bonne ou mauvaise, malsaine ou non, attire de toute façon toujours l'attention des politiques.

     Racisme et repli communautaire existent et continuent à gangréner certains secteurs de la société, en dépit de progrès considérables, en une génération, dans la prise en compte de la diversité culturelle.

    La dynamique républicaine et sociale qui porte la société française se doit de se donner les moyens de mieux lutter contre ces phénomènes intolérables.

    Il y a du boulot! Toutes les bonnes idées sont donc les bienvenues.

     

    Cinquante propositions

     Le résultat est tombé aujourd'hui, sous la forme d'un rapport téléchargeable, orné de 50 propositions.

    A lire! Elles oscillent entre usine à gaz surréaliste, boboïsme multiculturaliste de gauche à la sauce californienne, et salubre bon sens républicain.

    images.jpegCe rapport est l'oeuvre de Patrick Lozès et de Michel Wieviorka, poids lourd de la recherche en sciences sociales en France actuellement, qui a cru bon devoir cautionner la démarche du CRAN dès le départ.

    Je me garderai de commenter en détail ces propositions.

     

     

    Proposition complémentaire

     Je ferai juste une suggestion complémentaire, une 51e proposition, histoire de d'apporter une petite pierre à cet édifice réformateur.

    En République, un préalable absolu à tout "catalogue" de propositions de lutte anti-discriminations devrait être le suivant :

    Veiller, sur la base d'une certification critériée, à la transparence et à l'efficacité démocratique et contracturelle de toutes les associations qui affirment vouloir défendre telle ou telle "minorité" de "la diversité" (sic). (1)

    Ce souci de représentativité, de désintéressement et d'efficacité démocratique des interlocuteurs de l'Etat n'est-il pas, en effet, la condition sine qua non d'une régulation républicaine, protégée des surenchères opportunistes du premier entrepreneur communautariste venu?



    Espérons que l'absence de cette proposition essentielle n'est qu'un oubli fortuit, qui n'a rien à voir avec le fait que le Tribunal de Grande Instance a annulé l'élection de Patrick Lozès à la tête du CRAN, le 26 janvier 2010, en raison de d'irrégularités qui ont conduit à de nouvelles élections (avec reconduction "à l'unanimité" de P.L.)...

    (1) Sur l'enjeu de la certification des associations, voir notamment le site http://www.gouvernance1901.com/, reflet d'un travail collectif marqué par l'impulsion de Pierre Patrick kaltenbach

  • Benny Hinn, l'oint de Paris?

    3d37ecfcd1c6ab1fc5d915e778247715.jpg

    importante MAJ le 16/11/2007: voir en bas de la note, en (1)

    Télévangéliste américain mondialement connu, spécialisé dans les miracles, Benny Hinn (né en 1952) sera à Paris le 16 et 17 novembre 2007.

    Sa «Croisade de miracles» aura lieu au Parc des Expositions de Villepinte, en banlieue parisienne, un an et deux mois après celle de T.L.Osborn (Montreuil et 12e arr.), un collègue moins célèbre mais tout aussi enthousiaste.

    Pour les détails biographiques, je vous renvoie aux éléments disponibles sur Internet, notamment ici, ou là (hagiographie). Ce qui m’intéresse est d’analyser le créneau religieux de cette superstar charismatique controversée.

     

    Issu du protestantisme évangélique

    Par sa référence permanente à la Bible, Benny Hinn peut apparaître comme issu du protestantisme, au sens où le protestantisme est un christianisme qui a remplacé la centralité de l’institution par la centralité de la Bible.
    Par sa référence à la conversion et à Jésus-Christ, Benny Hinn apparaît aussi comme un évangélique, au sens d’un protestant qui insiste sur la régénération du croyant, la nouvelle naissance, suite à la rencontre avec le Christ.


    7c1580e9233c9d1a803a5568ef1e51fa.jpg Avant tout un prédicateur charismatique

    Mais c’est surtout, et avant tout, un prédicateur charismatique, orateur et showman remarquable, doté d’un sens du contact hors du commun, et d’une assurance à toute épreuve.

    Il est charismatique au sens religieux du terme (il croit aux «dons» du Saint-Esprit, les charismes), mais aussi au sens sociologique du terme: ce qui est vraiment central chez-lui, ce n’est ni la Bible ni l’institution, ni-même la conversion, mais son rayonnement personnel, son pouvoir charismatique, légitimé par le don qu’il revendique de guérir et de prophétiser au nom du Saint-Esprit.

     


    2aace8c309bbc8cded37eb2779f85f8c.jpg Toute la publicité de l’entreprise Hinn est basée non pas sur les ‘nouvelles naissances’, ou sur la qualité de la doctrine, mais sur les miracles, toujours les miracles, encore les miracles.

    Et la prospérité! Fortement influencé par le charismatisme Troisième vague qui met en avant des chefs de guerre spirituelle, Hinn est l’un des représentants les plus aboutis de ce qu’on appelle l’Evangile de la Prospérité (Health and Wealth Gospel), qui conditionne l’authenticité de la conversion à l’efficacité vérifiée de l’œuvre miraculeuse du Saint-Esprit sur la santé et les conditions matérielles.

     

    En somme : si vous restez pauvre et malade, c’est que vous n’avez pas assez prié, que vous n’avez pas assez la foi, que quelque chose ne va pas dans votre christianisme…

    Tout l’édifice, tout le système tourne autour du charisme de Hinn. Les miracles de ce champion de l’Evangile de prospérité sont présentés comme le fruit de son efficacité charismatique.
    Rien d’étonnant dès lors si Hinn s’autoproclame, en toute modestie, comme «oint», à l’image des anciens souverains d’Israël… ou des rois de France.

    C’est la mise en avant (et la mise en scène) de ce don charismatique qui fait courir les foules, de capitale en capitale, pour venir l’écouter, dans l’espoir d’une guérison.

     


    7555dc2a0f345d1978481c8db3311440.jpgQuelles régulations ?

    A partir de là, toute la question est de savoir dans quelle mesure le charisme est régulé, c'est-à-dire encadré par des garde-fous.
    Quand on est face à un contexte de forte autorité charismatique, il existe de nombreuses ressources de régulation, comme les gardes fous institutionnels ou bibliques: quand ces derniers jouent leur rôle, ils évitent efficacement des dérives autoritaires trop marquées.
    Dans le cas de Benny Hinn en revanche, on est vraiment face à un entrepreneur indépendant du charisme qui réduit les garde-fous au strict minimum.

    Un peu comme si on s’attachait sur le siège d'un «Grand Huit» avec un lacet à chaussure. Chaud devant, risques de gadin!
    Voici un leader charismatique à la tête d’une multinationale d’évangélisation dont il est à la fois le fondateur, le PDG, le principale porte-parole, et le produit unique.
    Hinn n’est plus seulement un leader, c’est une marque déposée, qui fait vendre, y compris chez des libraires évangéliques qui n’apprécient pas forcément sa doctrine (1) (business is business...), sans risque qu’une Eglise ou qu’une institution le rappelle à l’ordre, ou le congédie, puisqu’il est indépendant.


    7805d325577f159d43c72194a0a698e9.jpgRisque de dérives

    Cette hyper-autorité charismatique pose question. Hinn «l’oint de Dieu» n’a ni supérieur hiérarchique, ni collègue à égalité, ni code éthique validé par des autorités extérieures, pour encadrer ses activités.
    Avec tous les risques que cela peut comporter en terme d’autoritarisme, de starisation, de pressions indues sur les fidèles, mais aussi d’opacité financière.
    Il a certes des qualités propres, indéniables, qui lui ont permis de durer, et d’éviter jusqu’à présent les scandales les plus tapageurs dans lesquels sont tombés par le passé d’autres télévangélistes.

    Ce prédicateur est populaire, et depuis longtemps. Ajoutons qu'il est aussi "populiste", c'est-à-dire qu'il prétend donner très simplement à l'auditoire ce qu'il attend (guérison et richesse!), sans grande visée pédagogique (enseigner n'est pas sa priorité), afin de ratisser le plus largement possible.

    Ce qui lui réussit plutôt bien jusqu'à présent, en terme de notoriété et de succès financier!

    Mais comme disaient autrefois les latinistes, «la roche tarpéienne est près du Capitole»… Traduction: entre la gloire charismatique et la chute, la distance n’est pas longue.


    9c6005a2aa55cde41df3e4d79718b390.jpg Exemples

    Des exemples de cette hyper-autorité charismatique peu ou pas régulée ?
    Il existe aux Etats-Unis une instance de vérification et de certification des comptes des organisations religieuses évangéliques. Son nom est Evangelical Council for Financial Accountability. Benny Hinn ne se soumet pas à ce contrôle.
    Il est d’autre part de notoriété publique que le style de vie de Benny Hinn est beaucoup plus proche de celui d’Elton John que de celui de Saint-François d’Assise: il voyage d’hotel de luxe en hotel de luxe, possède un jet privé de 36 millions de dollars… se paye des vacances de nabab…

    Le décalage entre son style de vie et la condition des pauvres et des malades qui constituent l'essentiel de sa clientèle, peut poser question.

    Rien à voir avec les codes de conduite d’autres collègues, comme le télévangéliste Billy Graham, qui dès 1950 (célèbre Modesto Manifesto) décidait de refuser les love offerings («offrandes d’amour»), dons à la personne qui ont pour caractéristique de lier mécaniquement séduction du ministère et enrichissement personnel (plus on vous aime, plus on vous donne à vous directement).

    56d2207758880bf47cf3c8ec7d334ba3.jpg Tout ceci, en soi, n’implique pas nécessairement la fraude. Il faut aussi remettre en perspective cet enrichissement de Hinn, en rappelant deux éléments :
    -Hinn est américain, et comme le remarque Johnny Halliday (un autre showman averti) dans le magazine 20 Minutes du 12 novembre 2007 : «aux Etats-Unis, à quelqu’un qui a une belle voiture, on lui dit: ‘ah, elle est belle’ En France, on la lui raye».
    -Hinn défend l’idée que le bon chrétien est prospère: il se doit donc de prêcher par l’exemple!

    Ceci précisé, d’autres terrains suggèrent que Monsieur Hinn ne croule pas sous les scrupules. Sans développer, voici quelques exemples:

     

    Opacité, fausses prophéties et gains douteux

    -des fausses prophéties en pagaille
    - des soupçons de détournements de fonds et de fraude fiscale en cours de vérification à la demande du sénateur Grassley
    -des mensonges sur son passé
    -une opacité préoccupante de son organisation
    -une attitude confuse et globalement désinvolte vis-à-vis des demandes de prière (des rapports font état de courriers de demande d’intercession jetés sans être lus, l’organisation Hinn ne s’intéressant qu’à la présence éventuelle d’un chèque dans l’enveloppe)
    -des soupçons récurrents de publicité mensongère autour des «miracles» opérés, qui conduisent (entre autres critères) le théologien Hank Hanegraaf à parler de "réveil contrefait"

    Une organisation reconnue pour son sérieux pointilleux, Ministry Watch, a noté d’un «F» le ministère de Hinn : une très mauvaise note…. Y-aurait-il un soupçon de dérive sectaire?

    Si l'on prend cette expression au sens de risque d'embrigadement fanatique de type Temple Solaire, la réponse est "non".

    Si, en revanche, on comprend la dérive sectaire au sens large comme une tendance à sortir du droit commun et violer la loi (fisc) en invoquant la religion, la réponse est "oui"... affaire à suivre.

    Mais combien de fidèles parisiens présents les 16 et 17 novembre 2007 auront creusé sous la surface du glamour publicitaire?

    Plus d’un certainement.

    0bdc92685f6d25c391d403ac54b7a405.jpg

    Une figure très controversée parmi les évangéliques

    Car il faut savoir que Benny Hinn n’est aucunement représentatif du protestantisme évangélique, dont il est une figure extrême, quoique marginalement populaire.

    Une partie des charismatiques le soutiennent aveuglément, en particulier ceux qui, comme Paris Centre Chrétien, se réclament du charismatisme Troisième vague. Une partie des églises d'immigration, celles dont le pivot tourne autour d'un leader thérapeute et prophète, se reconnaît aussi très bien dans 'l'oint qui fait des miracles'.

     

    Les critiques, les infos concernant l'attitude très équivoque du prédicateur en matière financière? On les tient pour des attaques de Satan et on ne veut rien entendre. Mais d’autres tendent l'oreille.

    Y compris parmi les Pentecôtistes, notamment les Assemblées de Dieu (que Hinn a quittées en 1996), qui se montrent pour la plupart du temps méfiants en dépit de la proximité relative entre leur option religieuse (accent sur le Saint-Esprit) et l'arrière-plan de Hinn.

    Attirant pour son aura, l'ampleur de ses 'croisades', Hinn suscite souvent des sentiments mêlés, oscillant entre fascination pour son succès et gêne devant certaines de ses méthodes: voir exemple ce témoignage de "soeur Saomie", venue écouter Hinn à Marseille.

    Que dire des autres protestants évangéliques?

    640c8b56b08d241e2a32c413f68215f7.jpgDès qu’on sort de la sphère pentecôtiste/charismatique, le "petit monde de Benny Hinn" sent le souffre.

    En-dehors de quelques exceptions, les responsables, les médias, les groupements représentatifs du courant évangélique de type piétiste/orthodoxe (centré sur la piété et la saine doctrine) jugent Hinn infréquentable.

     

    Une organisation évangélique anti-secte décrit Hinn comme un "charlatan", un "escroc de la foi". Lorsque Hinn est venu à Marseille, l'Alliance Evangélique s'est fendue d'un courrier précisant bien qu'elle n'y était pour rien...

    Quant à Emmanuel Bozzi, un pasteur baptiste parisien, il a même initié une pétition contre la venue de Hinn à Paris, preuve que l'oint venu en jet privé n'est décidément pas attendu comme le Messie par tous les protestants évangéliques parisiens, loin s'en faut.

    Quant aux catholiques, aux autres protestants, etc... on se tient à distance, parfois avec effroi, sachant néanmoins que beaucoup de curieux de toutes origines (y compris des musulmans, des agnostiques) "viennent voir" quand même. Un guérisseur, on ne sait jamais...

     

    Conclusions

    Pour conclure sur ce survol, quels enseignements tirer d’un tel profil, du point de vue des sciences sociales des religions ? Cinq éléments ressortent.

    -1. Le succès de Hinn, sa venue en France en 2007 (après plusieurs visites précédentes) illustre une fois de plus une tendance à la charismatisation du christianisme
    - 2.
    Il illustre aussi des scénarios de sortie du protestantisme, repérables également dans des églises comme Paris Centre Chrétien, où la centralité de la Bible (typique du protestantisme) s’estompe devant la primauté du miracle et du charisme.

    -3. Il révèle une fois de plus les débats internes au courant évangélique: des évangéliques soutiennent Hinn, mais une majorité prend ses distances et une minorité active le dénonce, rappelant que les églises évangéliques ne se résument pas à l’émotion et au charisme, mais qu'elles sont aussi vulnérables aux surenchères populistes en l'absence de régulation interne forte.

    -4. Il fait aussi écho au déficit d’espérance de notre société, ou plutôt au déficit de discours d’espérance. L’espérance a largement déserté le champ politique.

    Proposée par la religion (dont c’est depuis longtemps la spécialité), l’espérance trouve dans la simplicité directe de l’Evangile de la prospérité d’un Benny Hinn une traduction ici et maintenant, attractive pour des foules en mal de perspectives: la promesse d’un mieux être rapide et miraculeux. L’espoir fait vivre…
    - 5. Hinn révèle enfin l’ampleur d’un processus de sécularisation interne du christianisme. En cela, je serais assez d’accord avec l’hypothèse de Steve Bruce, selon laquelle, contrairement aux apparences, le charismatisme (ou une certaine forme de charismatisme, bien représentée par Hinn) serait moins un réenchantement du monde qu’une sécularisation du christianisme. f52753b2d763c94a6b9fd4451abcfb9b.jpg

    Pourquoi ? Tout simplement parce que le Paradis n’est plus vraiment situé dans l’autre monde, dans un ‘après-la-mort’ vecteur de foi et de spiritualité, mais le paradis est renvoyé dans le matériel, ici et maintenant, rejoignant directement les préoccupations ‘mondaines’ d’une société de consommation où tout le monde veut être souriant, riche et bien portant.

     

    (1) Du 14 novembre au 16 novembre, 15H30, ma note comportait un lien vers les pages du site de la Croisade du Livre Chrétien (CLC), une chaîne de librairie évangélique généraliste dont vous trouverez l'adresse du site avec votre moteur de recherche. Mais, en raison d'un désaccord avec m

  • Bref aperçu du Gospel francophone français (1): Marcel Boungou

    marcelboungou01.jpgParfois présenté comme "le meilleur artiste Gospel francophone", ou "père du Gospel francophone" (cf. Jean-Luc Gadreau en avril 2011), Marcel Boungou est une figure incontournable de la scène musicale française et francophone.

    Né en 1951 à Daloisie (Congo-Brazzaville), il chante dès l'école primaire, et très vite, dans son pays natal puis son pays d'adoption (la France), il se fait connaître comme un chantre et crooner Gospel d'exception.

    Protestant évangélique, ce citoyen français est aussi un converti prosélyte et devient pasteur... Ce qui ne l'a pas forcément empeché d'être l'objet de contrôles de police!

    gospel,gospel francophone,jacques bonnadier,jean-luc gadreau,fred lewin,marseille,ray charles,manu dibango,total praise,francophonie,chanteurs évangéliques,marcel boungou,david goma,jocelyne goma,centre du réveil chrétien,casino de paris,éditions onésime 2000Marcel Boungou a publié un témoignage en 2008 : Marcel BOUNGOU (entretiens avec Jacques Bonnadier), Du Gospel à l'Évangile, Itinéraire d'un "gospel singer" africain, Marseille, éditions Onésime 2000.

    En tant qu'évangélique, noir, issu des nouvelles vagues d'immigration d'Afrique sub-saharienne, il cumulait a priori les marqueurs de suspicion. Et le voilà effectivement arrêté, et suspecté. Voici ce qu'il raconte:

     

     "Oh pardon, monsieur le pasteur"

    "L'histoire est amusante. Je suis en voiture du côté du Kremlin-Bicêtre. Un véhicule de Police me dépasse, s'arrête. On m'ordonne de sortir de l'auto et de mettre mes mains sur le capot. Je m'étonne. On me dit: 'Vous ne savez pas que nous faisons la chasse aux clandestins ?' On me demande mes papiers, je sors mes papiers: ma carte d'identité nationale. 'Et en plus, il est Français !' s'exclame un des policiers. Et il me questionne : 'Qu'est-ce que vous faites comme métier ?'

    Je réponds: 'Je suis pasteur'. Stupeur des fonctionnaires de police : 'Oh ! pardon, monsieur le pasteur, nous sommes désolés !' Là-dessus, ils ouvrent une chemise dans laquelle je note des messages, et ils tombent sur ces mots : 'La gloire de Dieu inspire la crainte'. Ils semblent impressionnés : 'On ne veut pas subir votre malédiction, monsieur le pasteur !' Je les rassure : 'Ne vous inquiétez pas, je ne vous maudirai point !' Et ils me laissent partir..." (Boungou, 2008, p.57).

     

    Cette anecdote révélatrice illustre que loin d'être un handicap, l'identification à un poste de responsabilité pastorale dans une Église protestante évangélique joue ici en faveur de Marcel Boungou. L'identification à la fonction de "Monsieur le pasteur" entraîne une protection de fait, un a priori favorable, suivant un schéma étudié plus avant par Nathalie Luca dans un numéro spécial des Archives de Sciences Sociales des Religions dirigé par André Mary, et consacré aux Églises d'expression africaine (Luca, 2008).

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    En revanche, au sens d'un enseignement musical centré sur la Bible et l'Evangile, Marcel Boungou s'inscrit explicitement dans une démarche pastorale qui voit la musique comme un vecteur de proclamation, d'espérance et d'évangélisation: "Le Gospel n'est pas une musique de variété. C'est l'expression de la foi en Dieu.", souligne-t-il en 2011, à l'occasion de ses 30 ans de carrière, l'année où il remplit le Casino de Paris le 16 avril 2011 (accompagné notamment de Maggie Blanchard, cf. note précédente).

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     Doté d'une voix grave, puissante et modulée, fort d'un charisme impressionnant, porté par une santé de fer, ce chanteur au regard incandescent est aussi un travailleur acharné. Cofondateur du quatuor africain de Gospel Palata Singers, un groupe parrainé de loin par le prestigieux The Golden Gate Quartet, il a réalisé, avec ses partenaires, pas moins de onze albums Gospel. Doué pour le travail en équipe, il a créé plusieurs groupes et chorales, comme Ntemo Gospel ou The Gospel move, et chanté comme soliste principal au sein de la chorale Gospel pour 100 voix.

    119263782.jpgIl a également collaboré à deux reprises avec Manu Dibango, chanté en première partie de Ray Charles (en 2000), interprété une chanson du film Disney Le Roi Lion (1994), et réalisé quatre albums avec le groupe New Gospel Family (Master Music).

    Consacré meilleure voix masculine lors du 6ème festival International de Gospel en 1999, il est régulièrement invité comme tête d'affiche en France (comme à Marseille, le 10 février 2011 avec Fred Lewin) et en Francophonie.

     

    Engagé dans le Centre du Réveil Chrétien

    C'est dans l'Eglise évangélique francilienne conduite par les pasteurs David et Jocelyne Goma, le Centre du Réveil Chrétien (St Denis, banlieue Nord de Paris), qu'il a trouvé, depuis nombreuses années, sa base. (votre serviteur l'a visité cette année, voir l'album photo de février 2012)

    Il y dirige la chorale «Total Praise», fer de lance de « Cultes de Gospel » qui se déroulent chaque dimanche. S'il est à ce jour (2012) le seul chanteur Gospel francophone à avoir été l'objet d'un livre biographique (sous forme d'entretien), ce n'est pas un hasard: sans l'apport à longue portée de Marcel Boungou, il n'est pas sûr qu'on pourrait parler, aujourd'hui, d'un genre musical Gospel francophone à part entière.

    Dans la vidéo ci-dessous, réalisée il y a deux ans (2010), il interprète un Gospel francophone typiquement émaillé de "patois de Canaan" (langage biblique symbolique, pas toujours compris de l'extérieur). Le titre est "Je suis convert" (par le sang de l'agneau).

     

    Marcel BOUNGOU, "Je suis convert"

  • Une fessée pas très évangélique

    Victime.jpgPrès de 5 millions de téléspectateurs ont visionné hier soir, sur le journal télévisé de  Laurent Delahousse sur France 2 à 20H, un "Grand format" consacré aux dérives de la fessée aux Etats-Unis (3 décembre 2011).

    Le détonateur? Les effets controversés d'un livre vendu à plus de 700.000 exemplaires.

    L'auteur n'est autre qu'un pasteur évangélique américain de 66 ans, Michael Pearl, rattaché au No Greater Joy Ministry, un "ministère" spécialisé dans l'éducation des enfants.

    Très largement inspiré d'un sujet américain diffusé sur CNN le 26 octobre 2011, puis repris dans la grande presse états-unienne (notamment le New York Times), le reportage de France 2 fait froid dans le dos.

    michael-pearl.jpg

    On y apprend notamment que trois enfants sont décédés à la suite de mauvais traitements, dont Lydia Schatz (voir photo ci-dessus), enfant adoptée originaire du Libéria, et Hana Williams (enfant adoptée originaire d'Ethiopie).

    Le point commun de ces affaires épouvantables était des profils caractériels, et la mise en pratique zélée, dans les familles (évangéliques conservatrices) des préceptes enseignés par Michael Pearl (ci-contre), notamment l'importance d'une correction physique par le bâton ou le ceinturon (prônés au lieu de la main).

     

    Dérive sectaire sur la base d'une légitimation biblique

    Reconnaissons que le reportage de France 2 était plutôt bien fait. On y présente certes des faits extrêmes, mais sans les poser comme représentatifs. On pose en même temps la question de l'éventuelle influence du livre de Pearl, ce qui est effectivement une excellente question à poser.

    France, Etats-Unis, Nouvelle Zélande, Yannick Fer, Michael Pearl, David Pujadas, France 2, fessée, éducation, discipline, Training up a childLe livre, intitulé To train up a child, invite à réflexion, non seulement en tant que symptôme (parmi beaucoup d'autres) d'un"retour de bâton" vers la discipline (sans jeu de mot) après les vagues libertaires de l'enfant roi, mais aussi par son incapacité à contextualiser les passages bibliques cités (surtout du livre des Proverbes).

    Sa conception discutable de ce qu'est un enfant fait aussi débat. Par ailleurs, Pearl s'est-il suffisamment interrogé sur l'usage qui pourrait être fait de son livre dans des milieux familiaux déjà préalablement portés sur la répression et le rapport de force violent?

    Enfin, défendre l'approbation divine de la fessée par le baton n'est pas sans risque non plus, même chez des lecteurs non caractériels.... lorsque ceux-ci ne pas toujours habitués à interpréter avec recul des préceptes présentés comme bienfaisants, bibliques et vitaux.

    Que France 2 mette en lien ces dramatiques décès d'enfants maltraités avec l'usage (extrême) de ce livre de Pearl est tout à fait légitime: il peut s'agir d'un ingrédient, parmi d'autres, d'une dérive sectaire où s'entremêlent milieu familial pathologique et surenchère disciplinaire, le tout assaisonné de légitimation jugée biblique.

    Mais rien n'interdit, ensuite, d'aller plus loin. On ne se bornera pas à souligner que des centaines de milliers d'acheteurs du livre ne tuent pas ni ne traumatisent nécessairement leurs enfants... Mais on observera aussi que Pearl est très controversé au sein du très vaste monde évangélique états-unien (plus de 80 millions d'Américains, qui sont loin d'avoir tous acheté le livre).

    En élargissant la focale, on lira aussi avec grand profit la remarquable analyse de mon collègue Yannick Fer (GSRL), qui a étudié comparativement les évangéliques de France et de Nouvelle Zélande face aux lois anti-fessée. Il fait notamment observer que ce qui gêne les évangéliques français, c'est moins le refus de la fessée, que le fait que l'Etat se sente obligé de légiférer sur un sujet considéré comme relevant de la sphère familiale.

     

    France, Etats-Unis, Nouvelle Zélande, Yannick Fer, Michael Pearl, David Pujadas, France 2, fessée, éducation, discipline, To train up a childDes évangéliques divisés sur la fessée.... Mais unis face au refus d'un Etat trop invasif

    L'examen du champ protestant évangélique français actuel valide amplement cette analyse. En dehors de tel ou tel groupuscule qui plaide très ouvertement pour la fessée, les évangéliques français apparaissent assez divisés sur le sujet, comme le remarque Yannick Fer à partir d'un examen des commentaires postés sur un site évangélique. En revanche, ils sont quasi unanimes à déplorer l'interventionnisme de l'Etat.... Donner la fessée ou non doit rester la prérogative de l'autorité parentale.

    Mais les évangéliques français sont-ils si originaux que cela en défendant ce point de vue? Pas si sûr.... En 2009, 82% des Français s'étaient en effet prononcés CONTRE une loi d'interdiction (sondage IPSOS), considérant que l'Etat n'a pas à se mêler de discipline familiale.

    Sans enlever toute pertinence à l'hypothèse du livre de Pearl comme facteur aggravant, aux Etats-Unis, force est de constater que ces chiffres (dont on trouve un quasi équivalent outre-Atlantique) recadrent un peu les choses, et nous rappellent que dans la majorité des familles, en France comme aux Etats-Unis, la fessée ne passe pas forcément pour  sectaire.... tant qu'elle ne s'emballe pas dans une surenchère très douteusement "évangélique"..., et pour tout dire inhumaine.

  • Les sources d'inspiration d'un projet d'autodafé islamophobe

    alg_resize_pastor_terry-jones.jpgFringe Freak (zarbi des marges), Terry Jones et son projet (finalement abandonné) de brûler le Coran aujourd’hui (11 septembre 2010) ont été fermement condamnés par toutes les organisations religieuses régionales et nationales des Etats-Unis, à commencer par la puissante National Association of Evangelicals (NAE), principal réseau évangélique américain (80 millions de fidèles).

     

    Seule la petite secte WBC de Fred Phelps, qui fait profession de «haïr l’Amérique, les Juifs et les Homos» lui a apporté son soutien, affirmant même que si Terry Jones ne brûle pas le Coran, elle le refera elle-même (après l’avoir déjà fait).


    Cela dit, bien que l’initiative abominable de Jones soit isolée, elle «surfe» à l’extrême sur des courants plus vastes. Quatre dimensions peuvent être relevées.



     Unknown-1.jpegDimension Andy Warholl: en 1968, Andy Warholl avait prophétisé que dans le futur, chacun pourrait avoir son quart d’heure de célébrité. Cela signifiait que dans un monde ultramédiatisé, chacun peut rêver, un jour ou l’autre, d’être au centre du monde, à condition de trouver le pitch, ou l’angle adéquat.

    Le paysage religieux américain n’est pas hermétique à ce courant, en particulier le monde évangélique, à l’image des observations de Franck Schaeffer dans Crazy For God (2007). Dans cet ouvrage de mémoires, il critique l’évangélisme (qu’il a quitté) pour avoir tendance à favoriser le «culte de la personnalité» et la starisation.


    Terry Jones surfe à fond sur cette vague de la médiatisation ultramoderne, en convoquant la presse, en affichant ses discours de haine sur internet, et en conférant une dimension internationale à son autodafé.

    Il y a là un narcissisme médiatique qui fait écho, dans le fond, à celui des preneurs d’otage. Terry Jones n’est autre qu’un preneur d’otage symbolique, qui cherche par provocation à attirer l’attention du monde entier. Il faut reconnaître que sur ce plan, il a réussi. 

     


    v_2707313912.jpgDimension iconoclaste : la désacralisation des objets et des images a marqué la tradition protestante dès l’origine. Il s’agit de montrer par là aux adversaires qu’il n’y a de sacré que Dieu, au risque de provoquer les croyants adverses dans ce qu’ils ont de plus précieux.

    C’est dans cette tradition que s’inscrit Jones. Il a beau être un pasteur marginal, désavoué par toutes les organisations religieuses, il n’en est pas moins un produit (extrême certes) de l’histoire protestante américaine. Le brûlement du Coran fait de ce point de vue écho aux destructions par certains protestants des statues de la vierge Marie et des saints au XVIe siècle, notamment étudiée par Olivier Christin: il s’agit de dénoncer la prétendu idolâtrie de l’adversaire religieux en s’en prenant à un objet symbolique.



    defeating_political_islam.jpgDimension ultranationaliste : Terry Jones reflète, jusqu’à l’extrême, un sentiment diffus dans certains milieux, à savoir que l’islam menace l’Amérique. Depuis l’électrochoc du 11 septembre 2001, de nombreux américains se sont posés la question de la dangerosité de l’islam, et les enquêtes récentes montrent qu’un tiers des Américains ont une opinion défavorable de l’islam.

    Une nouvelle «guerre froide» opposerait l’Amérique au nouvel Empire du Mal, l’islam politique, comme en fait notamment l’hypothèse de Moorthy S. Muthuswamy dans un ouvrage publié en 2009.

    Terry Jones «surfe» sur ce sentiment ultranationaliste frileux pour réactiver à l’extrême le vieux fantasme de l’Empire du Mal: l’ennemi suprême n’est plus l’ogre bolchevique, c’est désormais l’islam, assimilé au Démon.

     

     

    j8828.gif.png-Dimension théologique : pasteur, Terry Jones a lu la Bible et divers ouvrages théologiques (du moins on peut raisonnablement le supposer!).

    Difficile de ne pas voir, dans sa description apocalyptique de l'islam, quelques éléments théologiques.

    Il existe, dans toute la tradition chrétienne, une longue veine anti-musulmane, nourrie par diverses interprétations bibliques assimilant l'islam à l'Antéchrist, ou à une expression démoniaque.

    Une portion importante des protestants évangéliques américains (lesquels représentent près du tiers des Américains) se retrouve toujours, au moins mezzo voce, dans cette lecture: l'islam ne serait pas seulement une "voie de garage" ne conduisant pas au salut. Ce serait un message haineux inspiré du Diable.

    Le très bel ourage de Thomas S. Kidd, publié par les Princeton University Press (2008), le démontre avec éloquence. L'évangéliste Franklin Graham, en déclarant, le 16 novembre 2001, que l'islam est une très  malfaisante et méchante religion" (very Evil and Wicked religion), ne parlait pas que pour lui-même!

     

    Au total, si la volonté d'autodafé de Terry Jones est choquante pour la quasi totalité des Américains, y compris au sein des protestants évangéliques, on ne peut pas faire le même constat de marginalité au sujet de ses sources d'inspiration.

     

    Jones représente l'aboutissement, extrême, monstrueux, et heureusement exceptionnel, de divers courants aujourd'hui repérables au sein de la culture américaine.

     

  • 2009-2010: un vent d'islamophobie sur la France ?

    Ilham.jpegLa tolérance est pour tous, ou elle n'est pas. Il semble que l'intolérance ne connaisse pas non plus les frontières confessionnelles. La France, peu réputée pour sa longue tradition de tolérance à l'égard des minoritaires, en donne illustration ces dernières années.

    Sur le terrain religieux, l'antisémitisme a connu, particulièrement depuis 2008, une certaine recrudescence, qui reste préoccupante. Un nombre croissant d'indicateurs laisse à penser qu'il en est aujourd'hui de même pour l'islamophobie.


    Tout en ne m'inscrivant pas, loin s'en faut, dans toutes les conclusions de Vincent Geisser, chercheur au CNRS spécialisé sur l'islam de France, je rejoins ce collègue pour souligner que l'islamophobie est un objet d'étude légitime et observable.


    Je ne définirai pas, quant à moi, l'islamophobie comme un racisme (ce qui est absurde: l'islam est une religion, pas un ciment ethnique).

     

    Elle n'est évidemment pas assimilable non plus à la critique argumentée contre l'islam, qui fait partie du débat démocratique et n'a rien d'une "phobie", n'en déplaise aux entrepreneurs communautaristes de tout poil qui cachetonnent sur des abus d'interprétation.

     

    images-1.jpegHypothèse d'une islamophobie croissante


    Mais si on définit l'islamophobie comme une aversion prononcée à l'encontre de toute expression identitaire musulmane, il me se semble que les récents débats donnent du grain à moudre à la thèse d'une islamophobie grandissante en France. D'autant plus que les profanations de sites musulmans (cimetières, mosquées, comme à Saint-Etienne, à Obernai, à Sorgues, ces deux dernières semaines) tendent à se multiplier: six mosquées profanées depuis début 2010 en France, cela fait presqu'une par semaine!

     

    La vague islamophobe reste certes limitée, mais elle est réelle, ce qui devrait inquiéter tous les républicains, partant du principe que tout citoyen, quelles que soient ses convictions (notamment musulmanes), a droit au respect.


    Les éléments pour documenter cette hypothèse d'une islamophobie croissante ne manquent pas.

    -Il y a eu l'effet de retour de la discrimination suisse anti-minarets, qui a libéré, en France, une intolérance décomplexée à l'égard de la différence architecturale musulmane

    -Il y a eu le débat sur la "burqa", qui a passionné l'opinion, et les politiques, avant de finir sur les bureaux du Conseil d'Etat (on attend la suite)


    -Certains dérapages du débat sur "l'identité nationale" ouvert l'an dernier par Eric Besson ont, par ailleurs, nourri les amalgames et les peurs (cf. ce maire UMP de Gussainville qui annonce: "on va se faire bouffer")


    Et voilà, ces dernières semaines, deux nouvelles affaires autour de l'islam de France: le cas Ilham Moussaïd, et le cas du Quick de Roubaix. Regardons de plus près ces deux affaires.

     

    Ilham.jpegLe cas Ilham Moussaïd


    Ilham Moussaïd est une candidate locale du parti NPA, pour les élections régionales 2010. Mais voilà, tout en se revendiquant du féminisme et de la gauche, elle a choisi de porter le foulard sur la tête. Elle est adulte, aucune loi ne lui interdit de le faire.... Mais la médiatisation de ce foulard n'en a pas moins déclenché une véritable tempête politique et médiatique.

    On comprend qu'il puisse légitimement y avoir débat sur ce foulard, qui ne se résume pas à un bout de tissu. Mais on ne peut qu'être frappé par la disproportion singulière entre la petitesse de l'épisode (une candidate locale non-éligible qui choisit de couvrir ses cheveux, sans pour autant faire de prosélytisme) et l'énormité des réactions.

    images.jpegAvec sans aucun doute un pompon d'honneur à Jean-Paul Huchon, président du conseil régional d'Île de France, qui déclara notamment, le 6 février 2010: "Je ne sais même pas où Olivier Besancenot a été chercher ça" (on admirera le "ça", qui, dans le contexte du propos, semble désigner Ilham).

    Notre récent condamné en justice (pour prise illégale d'intérêt), candidat à sa propre succession, qualifie la validation de la candidature locale d'Ilham Moussaïd de fait "tellement aberrant", regrettant que ce ne soit pas une "plaisanterie" (sic).


    Or, le même Jean-Paul Huchon avait adressé des voeux publics aux musulmans d'île de France, en novembre 2006, avec ces mots: "je souhaite qu'Allah accepte votre jeûne et vous comble (...)".

    Je pose la question : qui est le plus laïque: Ilham Moussaïd, jeune-femme avignonaise qui porte un fichu sur la tête, mais qui garde ses convictions religieuses dans la sphère privée, ou son "vertueux" procureur Jean-Paul Huchon, qui invoque publiquement Allah à des fins soupçonnées d'électoralisme?

    En d'autres termes, le test laïque passe-t-il d'abord par ce qu'on a sur la tête, ou par ce qu'on a dans la tête?

     


    575x385_1457907_0_fc39_ill-1307551-7498-quick.jpgAffaire du Quick de Roubaix: vers une loi charcuterie?


    Quant à l'affaire du Quick de Roubaix, enseigne de restauration qui choisit de supprimer le porc et de recourir à de la viande hallal, on atteint des sommets.

    Sous prétexte que les roubaisiens se verraient discriminés, voilà le maire socialiste (sans aucune arrière-pensée électoraliste, cela va de soi) qui sonne l'hallali, et menace de saisir la HALDE (haute autorité de lutte contre les discriminations).



    Trois éléments de bon sens paraissent avoir échappé au maire, mais aussi aux très nombreux commentateurs qui lui ont emboîté le pas au nom, imaginent-ils, de la laïcité.



    1/ Le Quick n'est pas un service public. Au contraire d'une cantine scolaire d'une école publique (où là, le débat mérite d'être posé au nom des valeurs laïques) un restaurant a parfaitement le droit de proposer ce qu'il veut!

    2/ Il y a, en France, environ 95% de restaurants Quick sans viande hallal. Si le Quick de Roubaix (ainsi que sept autres enseignes en France) discrimine, paraît-il, les non-musulmans en leur faisant manger de la viande hallal, pourquoi ne retournerait-on pas l'argument en soulignant que les 95% de restaurants non-hallal discriminent les musulmans?

    3/ La France reste, en principe, une république et une démocratie
    , qui permet aux citoyens d'aller manger où ils veulent. Si un fast food (même le seul de la ville) se met au hallal pour des raisons commerciales qui lui appartiennent, est-ce à l'Etat (ou à la Halde) de décider à la place des consommateurs ce qui est bien et bon, ou mal et mauvais?

    Faudra-t-il bientôt une "loi charcuterie"?
    Les citoyens et consommateurs ne sont-ils pas assez grands pour faire leurs choix, tout comme les restaurateurs font les leurs?



    Faute de se rappeler ces principes de bon sens, les commentaires déferlent sur les rédactions (y compris sur le site du Monde, que j'ai consulté hier) pour sonner le tocsin contre l'islamisation de la France, la défaite de la laïcité.... donnant à un micro-événement qui ne regarde que les amateurs de hamburger des allures d'affaire d'Etat, au risque de tout mélanger et de stigmatiser les citoyens musulmans de ce pays.



    Sur ces deux affaires (Moussaïd et Quick), la France donne, à l'étranger, une image singulièrement moisie de ses valeurs.

    La laïcité et la République sont des biens très précieux, qui méritent d'autres combats que ces futiles prétextes à l'intolérance.

  • Jeu électoral francilien: l'arrivée remarquée du poids-plume évangélique

    france,politique,matthieu grimpret,blanc-mesnil,charisma,bobigny,monique maah,nathalie kosciusco morizet,religion et politique,évangéliques,île-de-france,élections municipales,rudy kazi,kiese-deborah makouta,rudy tchikaya,actu-chrétienneHuit jours après le résultat du second tour des élections municipales en France, il est encore bien trop tôt pour l'historien pour tirer des conclusions d'ensemble.

    Du point de vue de l'histoire et de la sociologie des religions, on ne saurait pourtant rester indifférent à quelques indicateurs locaux qui semblent, peut-être pour la première fois, indiquer une tendance: celle de l'influence électorale de l'évangélisme dans certaines municipalités franciliennes.

    Cet enjeu du poids du bulletin de vote évangélique est bien connu outre-Atlantique, où depuis la fin des années 1970, l'autoproclamée Majorité Morale (Jerry Falwell), puis la Christian Coalition (Pat Robertson) avaient réussi à peser sur les élections et renforcer la puissance du Parti Républicain.

    Rien de tel en France! Pays sécularisé où le protestantisme pèse, au maximum, entre 2,8 et 4% de la population (selon les cercles d'appartenance que l'on retient), que représentent quelques centaines de milliers d'évangéliques? Presque rien en matière électorale.

     Si, pour une raison ou une autre, tel élu entend faire du clientèlisme communautaire sur base religieuse, c'est plutôt vers d'autres acteurs qu'il faut se tourner.... Ce qui se serait d'ailleurs produit, plus d'une fois, en île-de-France...

    Ces dernières élections municipales de mars 2014 indiquent pourtant, localement, un frémissement.

     

    Activisme sur le terrain local 

    dieu-est-dans-l-isoloir-matthieu-grimpret-9782750902896.gifEn 2007, Matthieu Grimpret, dans Dieu est dans l'isoloir (Presses de la Renaissance), évoquait des "retrouvailles que Marianne n'avait pas prévues" entre politiques et religion. Il formulait notamment cette hypothèse:

    "Pourquoi l'activisme politique des évangéliques devrait se porter, selon toute vraisemblance, sur le terrain local ?" (p.254). Il répondait en citant feu Pierre-Patrick Kaltenbach, soulignant que ces protestants sont particulièrement actifs sur les terrains de l'association et de la famille, et que "la conscience politique des évangéliques ne cesse de mûrir" (p.255).

     

    Après le pétard mouillé d'un Parti Républicain Chrétien (PRC) fantomatique, et une tradition déjà séculaire d'engagement ponctuel et individuel de tel ou tel évangélique (il y a eu des maires évangéliques sous la IIIe République) les élections municipales de 2014 en île-de-France ont révélé pour la première fois un impact évangélique plus large au plan de la politique locale francilienne, susceptible de faire "bouger les lignes" dans plusieurs communes.

     

    Pour le comprendre, rappelons qu'au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, le protestantisme restait très sous-représenté à Paris. Quelques dizaines de lieux de culte, pas davantage. Aujourd'hui, ce sont 600 lieux de culte actifs environ, et près de 400.000 fidèles, qui structurent un protestantisme qui a augmenté significativement sa "part de marché". Cet essor est dû à deux phénomènes.

     

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    Le premier est l'accroissement considérable du protestantisme de type "évangélique".

    De moins de trente lieux de culte évangélique répertoriés dans les annuaires au sortir de la seconde guerre mondiale, on est passé à environ 600 lieux de culte évangélique aujourd'hui.

    Le seul annuaire labellisé CNEF (qui comptabilise la plupart de ces lieux, mais pas tous) révèle l'évolution suivante: 272 lieux de culte évangéliques  répertoriés pour l’île de France dans l’annuaire évangélique 2001, puis 338 dénombrés dans l’annuaire évangélique en 2005 et 437 lieux de culte CNEF en île-de-France en 2013 (données annuaire CNEF). A ces lieux s'ajoutent des assemblées néocharismatiques non comptabilisées par cet annuaire, ainsi que des dizaines de communautés récentes de migrants qui, soit ne disposent pas de lieu stable, soit restent "hors écran radar". 

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    Culte dans la megachurch de Charisma (Blanc-Mesnil) en 2012. Source Album Flickr 

     

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    Le second facteur est l'accroissement de l'immigration, y compris d'une immigration sub-saharienne à forte composante chrétienne (et évangélique). En 1982, 32% du total de l'immigration française était ainsi concentrée en île-de-France; le montant passe à 36% en 1990, puis à près de 40% d'après les données du recensement de 1999 (INSEE).

    40% des migrants installés en France vivent donc en île-de-France, alors que la population francilienne ne représente que 19% de la population totale en France. Ce qui confirme l'impact proportionnellement plus fort de l'île-de-France dans l'accueil des flux migratoires, la palme revenant à la Seine-Saint-Denis qui concentre à elle-seule près de 22% du total migratoire recensé en France!

    Les migrants de première génération sont loin de tous voter: il faut pour cela qu'ils aient obtenu la nationalité française, ce qui n'est pas une partie de plaisir! Mais pour celles et ceux qui ont le précieux sésame d'une carte d'identité bleu-blanc-rouge, le bulletin de vote est une manière de faire porter sa voix. Et de peser localement.

     

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    Ces éléments d'explication permettent de mieux comprendre pourquoi certaines communes de la banlieue "rouge" ont changé de couleur politique aux dernières élections municipales 2014. Ainsi, au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), où Thierry Meignen (UMP, ci-contre avec Rachida Dati) a été élu avec 50,76% des voix, on trouve de nombreuses communautés évangéliques, dont.... la plus grande Église évangélique de France, la megachurch Charisma (10.000 fidèles chaque week-end !).

    A Bobigny, dans le même département de Seine-Saint-Denis (qui détient le record de concentration évangélique en France), Stéphane de Paoli (UDI) a par ailleurs été élu... après un siècle de communisme municipal. Sur la commune et dans les alentours immédiats, là aussi, de nombreuses Églises évangéliques, dont une grande communauté pentecôtiste Assemblée de Dieu (ADD).

    Un pur hasard ? Sans doute pas. Il serait bien-sûr absurde de voir dans la présence évangélique LE facteur décisif de basculement politique, car les nouveaux élus ont su aussi jouer sur le vote musulman (en mobilisant contre l'expérimentation de l'ABC de l'égalité, suspecté par certains de répandre la théorie du genre à l'école publique). Mais il serait tout aussi aveugle et naïf de refuser de voir, dans le poids évangélique local, un élément d'explication, parmi d'autres, du changement municipal.

     

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    Les réseaux politiques en place, enkystés dans leurs habitudes et leurs vieilles amitiés confortables, sont souvent peu disposés à la sympathie pour les nouveaux arrivants évangéliques qu'ils connaissent beaucoup moins bien que les réseaux musulmans (installés sous l'effet d'une vague migratoire plus ancienne venue d'Afrique du Nord).

    Et puis, autant l'image stigmatisée de l'islam s'accorde bien avec une certaine mythologie post-coloniale hâtivement bricolée, autant l'étiquette évangélique, connotée chrétienne et crypto-américaine, renvoie à un imaginaire moins soluble dans le verre de rouge des militants de gauche.

    Face à ces réseaux installés depuis des lustres, les évangéliques défendent généralement une ligne réformiste et pragmatique opposée au conservatisme de la gauche plurielle au pouvoir. Favorables à des sociétés civiles plus autonomes et à une vie entreprenariale dynamisée, ils sont par ailleurs hostiles au libéralisme éthique défendu par la gauche post-soixant-huitarde (en matière familiale).

    Ce qui les rapproche aussi d'une certaine droite parlementaire. Avec pour effet d'entraîner, mécaniquement, une tendance au vote UMP, le Front National ne rencontrant en revanche que peu de suffrages de la part d'évangéliques constitués en majorité de non-métropolitains.

     

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    S'il est bien trop tôt pour tirer des conclusions définitives, on se doit d'être attentif à cette évolution, et aux nombreuses démarches individuelles de candidats évangéliques, impliqués dans des listes de diverses couleurs politiques (en majorité à droite), qui se prévalent souvent d'une double culture: métropolitaine et francilienne, et africaine ou antillaise.

    C'est le cas par exemple de Rudy Kazi (candidat aux côtés de Nathalie Kosciusco Morizet dans le XVIIIe arr., membre par ailleurs du Centre du Réveil Chrétien) ou de Monique Maah (franco-camerounaise membre du PRC et élue au conseil municipal d'Emerainville, dans le 77).

    Sur le site Actu-Chrétienne, le pasteur Frank Pécastaing souligne: "Des chrétiens évangéliques en politique, un vieux tabou commence à se briser en France" Et ce pasteur de se réjouir que deux membres de son église (pentecôtiste), dénommés Kiese-Deborah Makouta et Rudy Tchikaya aient été élus sur la liste du maire sortant, l'UMP Guy Geoffroy (UMP), Député Maire de de Combs- la-ville (Seine-et-Marne).

     

    Dossier à suivre 

    Tout en gardant la mesure, et en rappelant que l'alternance politique en île de France s'explique massivement par le rejet de la politique du pouvoir actuel, on ne saurait congédier d'un revers de main la montée d'une petite force électorale évangélique qui, loin d'être mono-bloc, n'en est pas moins militante, motivée et concernée par les enjeux de la cité.

    Un dossier à suivre, et dont il vaut la peine de commencer l'étude.

     

  • Dieu bénisse l’Amérique

    medium_Maison_blanche.jpgLa religion de la Maison Blanche

     

    Sébastien Fath (Paris, Le Seuil, 2004, 288p)


    Le titre de ce livre paru en septembre 2004 était initialement prévu avec un point d’interrogation. L’idée n’est naturellement pas d’invoquer la bénédiction de Dieu sur l’Amérique, mais, au travers d’un slogan mille fois répété (God bless America), de mettre en question l’usage politique qui peut être fait de la religion aux Etats-Unis. Dans ce décryptage, on va bien au-delà du seul champ protestant évangélique, pour parcourir tout l’éventail religieux états-unien, en se concentrant sur les rapports avec le terrain politique.

    Une réflexion centrée sur les mutations de la religion civile états-unienne

    Cette analyse est partie des pistes ouvertes par l’enquête sur Billy Graham publiée en 2002 aux éditions Albin Michel. Ce dernier peut en effet être considéré comme le principal chef d’orchestre de la religion civile états-unienne depuis Eisenhower. Qu’est-ce que cette religion civile ? Cette notion, que l’on doit originellement à Rousseau, a été reformulée dans le contexte nord-américain par le sociologue Robert Bellah. Elle désigne une forme de religiosité générique, avec un dieu vague, confessionnellement peu défini, qui doit rassembler un maximum d’Américains dans un certain nombre de croyances et de rituels communs. Il s’agit donc d’une religiosité à vocation consensuelle et patriotique, que ce livre cherche à cerner à la fois dans son histoire récente, et dans son actualité (présidence George W. Bush).

    Combinant histoire et sociologie, Dieu bénisse l’Amérique est étayé par les recherches publiées sur le sujet, mais il  s’est aussi nourri de sources primaires. En-dehors des matériaux biographiques disponibles, il exploite surtout cinq types de documents. Les quatre premiers proviennent des Etats-Unis : la grande presse américaine, qu’elle soit quotidienne (Washington Post, New York Times…) ou hebdomadaire (Time, Newsweek…), la littérature grise des cercles du pouvoir washingtonien, souvent disponible sur internet (Project for a New American Century, Progressive Policy Institute) ; Christianity Today, principal mensuel protestant évangélique outre-Atlantique, sans oublier… la production cinématographique hollywoodienne, aussi révélatrice de la culture washingtonienne du début du XXIe siècle que Molière pouvait l’être de la civilité parisienne du XVIIe siècle. À ces quatre corpus s’est ajouté l’examen de la presse nationale française.

    « une nation avec l’âme d’une Église »

    Sur la base de cette documentation et d’éclairages théoriques puisés principalement aux sources américaines (Ammerman, Bellah, Berger…) et françaises (Desroche, Hervieu-Léger, Sfez, Willaime…) Dieu bénisse l’Amérique. La religion de la Maison Blanche propose en neuf chapitres une interprétation dynamique de la religion civile américaine, ciment d’une «nation avec l’âme d’une Église» (Chesterton). Loin d’être figée, celle-ci évolue au gré des rapports de force politiques et religieux. L’hypothèse majeure du livre est la suivante: la Civil religion connaîtrait aujourd’hui un point de basculement. Marquée en partie par l’influence évangélique (qui domine depuis les années 1960), elle ne se réduit pas à une hégémonie des théoconservateurs. Certes relativement influents, les born-again christians évangéliques sont loin de tirer toutes les ficelles du pouvoir washingtonien, dont le cœur leur échappe. Même le président Bush lui-même, dont les expressions de piété sont souvent prises pour argent comptant, est sans doute moins religieux qu’il en a l’air, et beaucoup plus politique qu’on ne l’imagine parfois (voir l’analyse, au chapitre 6, de son positionnement lors de l’affaire Karla Tucker, dont il a signé la condamnation à mort malgré les appels de Jean-Paul II et de Pat Robertson). À regarder de plus près, on se rend compte que la religion civile américaine aujourd’hui se colore d’un messianisme de plus en plus sécularisé où la société américaine s’invite dans le rôle du modèle millénariste jadis renvoyé à l’Autre monde.

    L’hypothèse du néomessianisme

    On observerait en somme une lente intramondanéisation de l’utopie de Salut, où l’Oncle Sam tend graduellement à remplacer le messie des chrétiens. L’Amérique ne se fantasme plus comme le meilleur serviteur d’un Jésus cosmique et vainqueur, elle se substitue purement et simplement à lui comme vecteur d’un salut mondialisé dont les fruits se dégustent ici et maintenant au cœur de la société états-unienne. Ce processus, dépasse la conjoncture courte: il n’a pas commencé au 11 septembre 2001. Il s’appuie sur deux dynamiques : une lente sécularisation de la société américaine, qui voit le déclin des utopies de salut traditionnelles (avec ce qu’elles comportent de relativisation du politique), et une globalisation accentuée qui projette les nouvelles variations de la religion civile non pas seulement à l’intérieur de la société américaine, mais en direction de la planète entière, notamment au travers du « cinéma de sécurité nationale » popularisé par l’industrie hollywoodienne. Le pivot de cette religion civile nouveau style est décrit dans le livre au travers d’un nouvel outil explicatif, le «néomessianisme». Ce vocable peut être discuté. Il a pour but de stimuler la réflexion et de mettre un nom sur ce qui paraît constituer une trait de plus en plus repérable de la culture et de la religion des Etats-Unis après la Guerre Froide : la tendance croissante à ériger l’American Way of Life en nouvelle figure d’un salut globalisé.

    Plusieurs indices plaident en faveur de cette hypothèse lourde : le premier est l’emprise désormais bien connue des néo-conservateurs autour de Bush junior. Ces néo-cons très influents, nourris à l’école de Léo Strauss et d’Albert Wohlstetter, sont habités par une «foi» en l’Amérique qui n’a d’égal que leur détachement à l’égard de la religion traditionnelle. Alliés de circonstance avec les théoconservateurs (qui pèsent des millions de voix), ils sont philosophiquement très éloignés de ces derniers si l’on excepte un même désir de combattre le relativisme moral. Un autre indice tient dans le fait qu’alors même que la pratique religieuse décline lentement, la croyance patriotique n’a jamais été aussi élevée. Le lent recul des Églises d’un côté, et la montée du patriotisme de l’autre, suggère ce basculement vers un messianisme nouveau où le dieu monothéiste se confondrait de plus en plus avec l’Oncle Sam. On observe aussi que la religion civile n’est plus orchestrée au sommet, après 2001, par des religieux, comme le prédicateur Billy Graham, mais par G.W. Bush lui-même, qui s’est instauré en président-grand prêtre.

    Le super-héros, figure sécularisée du messie

    L’évolution du vocabulaire politique des faucons de la Maison Blanche constitue un autre indice. On a commencé par qualifier l’opération contre l’Afghanistan de Infinite Justice. Ensuite, David Frum et Richard Perle, faucons néo-conservateurs très influents, ont publié début 2004 un livre intitulé tout simplement : « une fin au mal » (An end to evil). Ce vocabulaire attribue à l’Oncle Sam des prérogatives réservées, en principe, au dieu monothéiste. L’inflation du thème de l’Amérique comme nouveau messie dans le grand cinéma hollywoodien doit aussi nous faire réfléchir. Dans nombre de blockbusters, on retrouve les mêmes ingrédients: les États-Unis comme microcosme du monde, dont la société est présentée comme un rêve millénariste assiégé par les forces du mal, jusqu’à l’arrivée du super-héros, métaphore de l’Oncle Sam, qui sauve finalement l’humanité. Enfin, la prospective des néoconservateurs tend à présenter explicitement les Etats-Unis comme un modèle universel, avatar sécularisé du «Royaume de Dieu» sur terre (Cf. le Project for a New American Century) Comme si les terriens du XXIe siècle n’avaient d’autre alternative que de se convertir au modèle états-unien.

    La conclusion rappelle que l’évolution décrite n’a rien d’inéluctable. Elle s’inscrit par ailleurs dans un contexte politique qui reste celui d’une grande démocratie, à l’intérieur de laquelle de nombreuses voix s’élèvent pour faire barrage à l’inflation néomessianique. Enfin, l’Europe n’a aucune leçon à donner, elle qui est passée, au cours du XXe siècle, par deux néomessianismes politiques terriblements meurtriers, le stalinisme et le nazisme… Le lecteur aura compris qu’il n’est pas question d’un réquisitoire anti-américain, mais d’une analyse appelée à interpeler tous les démocrates épris de mesure, qu’ils soient américains, européens ou autres. Dieu bénisse l’Amérique est complété par un lexique (oublié dans la première impression, mais heureusement rajouté dans la seconde), un index et une bibliographie.


    Recension du livre dans L’Humanité
    Recension dans le magazine Lire (Marc Riglet)
    Recension dans Le Temps (Antoine Bosshard)

    Recensé sur France Culture
     

    Lien pour se procurer cet ouvrage

  • Sarah Palin n’est pas Jeanne d’Arc

    large_palin_sarah.jpgHillary Clinton n’avait pas le charisme d’Obama. Mais pour postuler aux plus hautes charges de son pays, elle avait la compétence et l’expérience (davantage que le candidat démocrate actuel).

    Malgré ses qualités, Sarah Palin n’a ni l’un, ni l’autre. Mais, répondra-t-on, elle a la foi. Une foi de Jeanne d’Arc!

    Une croyante fervente née catholique, devenue pentecôtiste puis charismatique sans étiquette

    Oui certes, la postulante républicaine à la vice-présidence des Etats-Unis est croyante. Contrairement à ce qui a été écrit parfois, elle n’est pas, ou plus, pentecôtiste, ayant quitté depuis sept ans les Assemblées de Dieu (ADD), grande dénomination pentecôtiste à laquelle elle a appartenu dans sa jeunesse.

    610x.jpgC’est aujourd’hui une protestante sans étiquette, née et baptisée catholique, de tendance évangélique et charismatique (proche de la Troisième vague, axée sur le combat spirituel).
    Mon collègue Yannick Fer a précisément cerné son identité religieuse, je vous renvoie à ses deux excellents papiers, ici et ici.


    Bien qu’elle ne soit membre d’aucune église, ce qui est tout de même surprenant, sa foi est beaucoup plus nette semble-t-il que chez G.W. Bush Jr. Ce dernier, en dépit des idées reçues et d’une propagande savamment entretenue, n’est pas un pratiquant chrétien très fervent, notamment dépassé dans ce domaine par son prédécesseur Bill Clinton (cf. le chapitre 5 de Dieu bénisse l’Amérique). 
    Palin, elle, est très pratiquante, et comme le président actuel, elle cite volontiers Dieu, y compris sur le terrain politique.


    CM Capture 2.jpgUne « Frontier Mum » de choc aux talents de communiquante

    Ces convictions évangéliques et charismatiques ont conduit Sarah Palin à envisager sa candidature à la vice-présidence aux côtés du candidat John McCain comme un appel divin, à accepter «sans ciller», contemporaine Jeanne d’Arc qui répond à l’appel de Dieu en situation de crise, afin de sauver son pays.
    Pour cela, Palin a des arguments.

    Formée en journalisme, c’est une très bonne communiquante, rompue aux caméras. C’est aussi une femme de charisme (cette fois-ci, au sens sociologique du terme), capable de mobiliser derrière elle et de susciter des phénomènes d’identification.
    Elle affiche par ailleurs un caractère attachant, sympathique aux yeux de beaucoup d’Américains ‘moyens’, celui de la Frontier Mum (maman de la Frontière) qui n’a pas froid aux yeux et qui a le cœur assez généreux pour choisir de donner naissance à un enfant trisomique.

    Une femme simple et forte venue "des marges du Royaume", comme Jeanne d'Arc depuis sa Lorraine, pour sauver un pays en crise?

    Enfin, elle maîtrise très bien le registre du tribun populaire, voire populiste, assaisonné de bon sens terrien, de sens du travail... mais aussi de démagogie à gros traits.
    Croyante, populaire, portée par le vieux mythe américain de la Frontière.., n’était-ce pas la bonne pioche pour McCain?


    Lui qui souffrait d’un déficit de voix du côté des «masses populaires évangéliques», Palin paraissait le renfort idéal pour damer le pion à la concurrence.


    CM Capture 1.jpgGains de voix chez les évangéliques

    À première vue, Mc Cain a en effet réalisé un coup de maître. Les sondages ont montré qu’en six semaines, suite à la nomination de Palin comme colistière, McCain a remonté de dix points parmi les intentions de vote des évangéliques blancs, passant de 61 à 71% d’intentions de vote.  Énorme! Décisif, peut-être!

    Avec Sarah Palin, praticienne de la pêche au gros, tous les poissons évangéliques étaient partis pour tomber dans les filets républicains.
    Tout le travail de sape qu’Obama avait réalisé en direction de cet électorat évangélique blanc, tablant sur la tiédeur religieuse de McCain, était donc réduit à néant, ou presque, à dater de début septembre 2008.

    images-1.jpegGrâce à Palin, McCain était parvenu à rassembler presqu’autant d’évangéliques que Bush Jr, ce qui paraissait bien improbable. Regardons James Dobson (ci-contre), puissant leader de Focus on the Family, organisation évangélique de masse en faveur des valeurs familiales traditionnelles. Il avait snobé McCain… avec Palin, Dobson a retrouvé sa verve!

    À la veille du second débat McCain-Obama, il a ouvertement appelé ses millions d’auditeurs à voter McCain…. Qui peut remercier Sarah Palin!
    Malgré ses efforts et ses progrès, Obama se retrouvait début septembre avec un God Gap (handicap lié au vote religieux) redevenu aussi problématique que celui qui avait pénalisé, quatre ans auparavant, John Kerry face à George W. Bush.
    L’effet Palin s’annonçait donc comme une arme redoutable, et sans doute décisive, pour la victoire du camp républicain.


    Caricatures en pagaille

    Sauf que… Sarah Palin ne fait pas le poids. On commence à le voir, on commence à le dire, et pas seulement côté démocrate. Cela tient-il à ses convictions religieuses charismatiques?

    Un cartooniste célèbre, Pat Oliphant, s’en est moqué dans un dessin qui a fait couler beaucoup d’encre, et qui a choqué beaucoup de pentecôtistes, dont un cacique des Assemblées de Dieu aux Etats-Unis, George Wood.

    Dessin Palin glossolalie.gif


    Ce dessin sulfureux publié sur la version numérique du Washington Post le 9 septembre 2008, montre Sarah Palin en train de parler en langues (pratique pentecôtiste). On voit McCain qui souligne qu’on ne comprend rien à ce qu’elle dit, mais que sa glossolalie constitue une hot line vers Dieu…. Lequel, dans un langage peu châtié, le dément: la hot line ne transmet en réalité que du jargon politicien droitier.
    Pat Oliphant n’y est pas allé de main morte avec ce point central des croyances pentecôtistes…. même s’il n’épargne personne.

    Il est tout aussi dur …
    -avec les musulmans (chez qui il dénonce une propension à la violence)
    -avec les catholiques (chez qui il soupçonne des relents d’antisémitisme)

    Mais dans le cas Palin, on peut dire que les caricaturistes se sont surpassés….

    palin-pregnant-daughter.jpg


    Le déferlement de caricatures a été tel qu’il a fait froncer les sourcils à droite comme à gauche, tantôt au nom du respect minimum à accorder à une femme (cf. les propos de l'actrice Annette Benning), tantôt au nom de la tolérance religieuse, qui demande un effort de compréhension contextuelle des croyances pentecôtistes au lieu de hurler au loup.



    sarah-palin-mccain.jpgUn ‘effet Palin’ qui commence à faire «Pschitt» chez les évangéliques modérés

    Ce déchaînement de caricatures n’est pourtant pas à l’origine de l’affaiblissement de la position affichée par Palin. Ces caricatures font essentiellement rire les convaincus, les démocrates.

    Quant aux sympathisants républicains, ils passent leur chemin.
    Au moins trois causes bien plus importantes expliquent l’érosion de ‘l’effet Palin’.

    -D’abord, l’inexpérience affichée de Sarah Palin en matière de ‘grande politique’. Son costume de vice-présidente est manifestement taillé trop grand pour ses compétences actuelles. Cela se voit désormais clairement, y compris côté républicain.

    -Ensuite, ses accents ultra-caricaturaux, polémiques et venimeux à l’égard d’Obama (ami d’un ‘terroriste’, etc.), qui rappellent, au delà de l’effet surprise d’une candidate femme, les vieilles rengaines de la Majorité Morale, de Falwell et Robertson... ou les publicités nauséabondes dont certaines officines républicaines ont le secret pour diffamer l'ennemi.

    Las des outrances, plus pragmatiques, et les yeux fixés sur des critères de vote plus larges que leurs aînés, nombre de jeunes évangéliques (le public des megachurches) n’accrochent pas beaucoup…. On note ainsi, depuis début septembre, un début d’érosion de l’adhésion des évangéliques blancs: de 71 à 69% pour la population évangélique générale, mais l’érosion est plus nette chez les jeunes.

    -Enfin, la grave crise économique actuelle va toucher de plein fouet les ménages modestes et les classes moyennes, parmi lesquels de très nombreux évangéliques. L’incompétence de Sarah Palin en matière macro-économique, ajoutée à celle de McCain, bien plus ‘branché’ sur les affaires militaires, effraie, ou inquiète.

    images.jpeg-On peut ajouter à cela un double effet boomerang, mal apprécié par les conseillers de McCain.

    En choisissant une femme, ils voulaient mordre sur l’électorat d’Hillary Clinton, et en choisissant une évangélique, ils voulaient renforcer le bloc conservateur chrétien.

    MAIS les deux atouts s’annulent plutôt qu’ils ne s’additionnent!
    En effet, Palin a beau être femme, elle est bien trop conservatrice pour séduire les électrices démocrates d’Hillary.

    Et Palin a beau être évangélique, elle est trop ‘femme’ pour réjouir totalement les plus conservateurs des évangéliques, qui ne trouvent pas très séant ni très biblique qu’une femme sacrifie sa famille pour une carrière politique…



    CM Capture 3.jpgUne dynamique pour Obama

    En fin de compte, on constate que si la forte clientèle électorale évangélique «hardcore» a bien été dynamisée par Sarah Palin, et qu’elle reste et restera mobilisée jusqu’à l’élection, la clientèle évangélique plus modérée (dont beaucoup de jeunes) voit son adhésion refluer depuis septembre, une fois l’effet de surprise passé.

    McCain a perdu, depuis début septembre, quelques centaines de milliers de voix, voire un ou deux millions, parmi cette minorité évangélique-là, qui hésite ou se reporte à nouveau sur Obama, plus que jamais attentif à les séduire (cf. le réseau Matthew 25 et ce site qui présente Obama comme plus 'pro-life' que McCain).
    Or c’est sur cette marge-là des évangéliques modérés, en-dehors des blocs de «purs et durs» des deux camps, que se décidera l’élection.

    Avec son inexpérience, son populisme agressif et son inadaptation aux défis économiques, Palin, malgré ses atouts, a déçu ces modérés.
    L’enthousiasme qu’ils lui témoignaient est déjà retombé.


    images-2.jpegRien n’est encore définitivement tranché cependant.

    Mais tout laisse à penser que dans ces conditions, renforcées par le poids d’une grave crise économique et financière au passif du bilan des républicains, Obama et Biden renverront le mois prochain Sarah Palin chasser le Caribou, et McCain se reposer d’une carrière bien remplie.

  • Discrimination anti-minarets en Suisse: qu'en pensent les évangéliques?

    img_new_size.php.jpegC'est un fait: très peu d'États à majorité musulmane font respecter une totale liberté religieuse sur leur territoire.

     

    Même en Indonésie, géant musulman marqué par une longue tradition de tolérance, les chrétiens éprouvent souvent des difficultés à construire de nouveaux lieux de culte, bien que cela reste possible, comme l'atteste la récente inauguration, fin 2008, d'une megachurch évangélique à Jakarta.


    Ces discriminations anti-chrétiennes, massivement partagées du Maroc à l'Indonésie en passant par l'Algérie, l'Egypte et l'Iran, sont souvent occultées, ou minorées, à la fois par les médias et la communauté des sciences sociales.

     Elles sont pourtant connues, et de plus en plus médiatisées via internet (exemple de l'Algérie) et des réseaux associatifs soucieux de faire progresser les libertés.


    Elles font monter, à la fois dans certains rangs laïcs, mais aussi (et surtout) dans de nombreux cercles chrétiens, une exaspération devant ce qui passe pour être une injustice et un "deux poids, deux mesures": tandis que les Occidentaux seraient libéraux et ouverts à la présence musulmane, les États musulmans, derrière des propos lénifiants, cultiveraient l'intolérance active, traduite par la difficulté à rénover ou construire des lieux de culte, l'impossibilité d'évangéliser ouvertement, voire l'emprisonnement des convertis gênants.

     

     

    80.jpgReprésaille ?

     Mais est-ce une raison pour limiter, en représaille, la liberté religieuse des musulmans en Europe?

    Et appliquer la loi du Talion plutôt que le commandement évangélique de Matthieu 7:12, que les anglophones appellent la Golden Rule (règle d'or)?

     La consultation suisse du 29 novembre 2009, qui aboutit à l'interdiction de la construction de nouveaux minarets, pourrait laisser penser que nombre de votants ont fait ce raisonnement simpliste : "puisque l'islam est intolérant, on ne va pas se gêner pour enrayer son affichage en Suisse".


    Histoire de contrer les critiques, de bonnes âmes se précipitent pour souligner qu'il ne s'agit en aucun cas de limiter la liberté religieuse des musulmans de Suisse. Le minaret serait accessoire, inutile même.

     

     

    images.jpeg

    Discrimination évidente

    A la bonne heure! Interdire un élément d'une construction religieuse, est-ce anodin?

     Empêcher par la loi d'édifier les minarets c'est exactement comme interdire d'édifier des clochers; bien que beaucoup moins grave qu'une loi anti-conversion, il s'agit bel et bien d'une discrimination, et le soutien démocratique apporté à une discrimination n'empêche pas que cela reste une discrimination.

     Depuis hier en Suisse, les citoyens musulmans ne bénéficient plus tout à fait des même droits que les chrétiens lorsqu'ils veulent construire un lieu de culte: pour les uns, non au minaret... Pour les autres, oui au clocher.

     

    Logo_RES_web_600x-_-_-863035bbb4caae77e07bf0d7e0fbee3f.jpgQu'en pensent les évangéliques?


    Cet épisode suisse s'avère particulièrement intéressant, sur le plan de la sociologie et de l'histoire du protestantisme évangélique, dans la mesure où il sert d'analyseur (ou de révélateur) des rapports évangéliques actuels à la tolérance et à la démocratie.

    En principe, les protestants évangéliques s'affichent comme démocrates ET favorables aux libertés, particulièrement en matière de religion.

    Héritiers partiels des non-conformismes protestants persécutés sous l'Ancien Régime (jusqu'à la fin du XVIIIe siècle), ils sont souvent les premiers à militer pour la liberté religieuse. On les attendrait donc du côté des opposants à la loi d'interdiction des minarets.

    Surprise : ce n'est pas si simple.



    Des évangéliques divisés.

     Les évangéliques suisses sont ainsi apparus divisés sur la question. Le réseau évangélique suisse, branche romande de l'Alliance Evangélique Suisse, principal réseau évangélique, a pour sa part pris une position conforme à son héritage: un refus de la discrimination, au nom de la liberté religieuse.

    Elle a donc invité les électeurs à refuser la loi d'interdiction.... sans succès.

    Son communiqué, publié après la victoire du "oui" à l'interdiction, est intéressant. Vous le trouverez ici.


    Quant aux deux partis politiques évangéliques qui tentent de mobiliser les électeurs "chrétiens" conformes aux options évangéliques, ils ont adopté des vues opposés. L'UDF, nouveau parti évangélique fondé en 1975, a milité "pour" l'interdiction.

    Le Parti évangélique suisse (plus ancien, fondé en 1919), a milité de son côté "contre" l'interdiction... En vain.

     

     

    logo-cnef1.jpgEt en France ?

     A ce jour, les instances officielles évangéliques n'ont pas réagi.

    En revanche, un groupuscule politique autoritaire, le PRC (Parti Républicain Chrétien), a carrément applaudi la décision "courageuse" des Suisses, au nom de la démocratie paraît-il... après avoir soutenu le putsh malgache en 2008-2009 qui a abouti à la dissolution du parlement malgache démocratiquement élu. Comprenne qui pourra.

     On note aussi, sur la Toile, quelques communiqués assortis de commentaires (partagés, avec une majorité , et une minorité ), mais peu de choses à se mettre sous la dent pour le moment.

     


    Pas de bloc évangélique "pro" ou "anti" discrimination


    On n'a donc pas observé de "bloc" évangélique sur une question où, a priori, on aurait attendu, au nom de la liberté religieuse pour tous, un refus massif de l'interdiction de construction des minarets.

     Pourquoi ? Quatre éléments entrent en jeu.



    1. D'abord, une certaine exaspération populaire (partagée dans tous les milieux) pour les discours prescriptifs tolérants des "élites", jugés trop lénifiants face aux menaces communautaristes


    2. Ensuite, une forme de xénophobie culturelle et religieuse, composante immémoriale des sociétés humaines, où "l'autre" apparaît comme une menace et où "l'enraciné" bénéficie d'un bonus automatique


    3. Dans les milieux plus spécifiquement évangéliques, il faut compter aussi avec la mouvance néocharismatique (ou Troisième Vague) de la "guerre spirituelle", portée aujourd'hui par des Églises, des médias, des groupuscules politiques en rupture avec l'évangélisme traditionnel.

    Ces milieux néocharismatiques sont gorgés de rhétorique martiale et de "spiritual mapping" (notamment étudié par Yannick Fer). Ils replacent le territoire, les "nations", au coeur des enjeux, au risque de démoniser l'affichage d'une différence religieuse non-chrétienne, surtout si cette dernière est prosélyte. L'islamophobie rampante, dès lors, n'est souvent pas loin...


    4. Enfin, sans doute faut-il y voir une forme de "rétorsion" consciente ou inconsciente, face aux discriminations quotidiennes subies par des millions de chrétiens répartis entre Maghreb et Machrek.

    Largement informés des situations de violation de la liberté religieuse, des évangéliques estiment qu'en votant pour le refus de nouveaux minarets, ils envoient un signal ferme aux États musulmans intolérants, les obligeants à s'interroger sur leur propre attitude de discrimination.

     

    Boomerang.jpegRéversibilité des arguments

     

    Une question ouverte demeure : celle de la réversibilité des arguments.

    Si, au nom du rejet de l'islam visible et des "racines judéochrétiennes" (dixit PRC et consorts), des évangéliques soutiennent bruyamment aujourd'hui une loi anti-minarets, faudra-t-il qu'ils s'étonnent si demain, les États islamiques interdisent encore davantage, au nom des mêmes arguments (rejet du christianisme visible et "racines musulmanes") la présence chrétienne?

    Un effet boomerang, en somme...


    Crier à la discrimination anti-chrétienne en Europe a une cohérence si l'on plaide pour une parfaite égalité des cultes, et les mêmes droits pour les minarets et les clochers.


    En revanche, dès lors qu'on approuve, comme l'ont fait le PRC et l'UDF, la discrimination anti-minarets, il paraît difficile de continuer à dénoncer les discriminations contre les lieux de culte chrétiens en pays musulmans.... à moins d'apparaître comme aussi hypocrites que certains islamistes qui crient aux discriminations en Europe tandis qu'ils cautionnent les discriminations en terre d'Islam.

  • Statistiques de la diversité : l’occasion manquée

    f45a468680d90108f5fb16cf15ee6c5c.jpgCes derniers jours, deux drames du Val d’Oise ont fait les gros titres. Le premier s’est déroulé le 25 novembre 2007. Ce jour-là, Anne-Lorraine Schmidt, 23 ans, se rendait à la messe en RER. Seule dans un wagon, la jeune femme a été victime d’un violeur.

     

    Elle s’est défendue, elle a été poignardée, elle est morte. Le second s’est déroulé du 25 au 27 novembre 2007, avec les scènes de guerilla urbaine à Villiers-le-Bel (plus de 80 policiers blessés), suite au décès accidentel de deux jeunes motards, Moushin et Larami, venus percuter une voiture de police.

    Avec quelques jours de recul, je voudrais revenir sur ces deux événements, en vous invitant, chers internautes, à deux lectures (on ne chôme pas ici!).

     


    4457586fed61ba993c94e07778646091.jpg Le drame de Villiers-le-Bel vu par Claude Ribbe

    Première lecture, celle de Claude Ribbe, historien, écrivain et militant aux réflexions toujours incisives, dont je lis occasionnellement le blog. Voici le lien.

    Spécialiste des questions liées à la mémoire de l’esclavage, à l’identité républicaine et aux enjeux culturels et politiques antillais, Claude Ribbe développe sur son blog une lecture à vif et sans concessions des événements, basée sur l’origine ethnique.

    D’un côté, les noirs, ghettoïsés. De l’autre, les blancs qui, selon Claude Ribbe, «ont raison d’avance» aux yeux des policiers.



    233827a5f3dd3528906cb2b16e0f4d05.jpg Le drame du RER D vu par Frédéric Pons

    Seconde lecture, celle de Frédéric Pons, journaliste dans le périodique conservateur Valeurs actuelles.

    Son billet a depuis été censuré sur le blog de Valeurs actuelles, mais il est reproduit ici. Ecrivain, professeur à St Cyr et journaliste, que nous dit Frédéric Pons?

    Sa lecture à chaud du meurtre d’Anne-Lorraine est également basée, au moins en partie, sur l’origine ethnique. L’assassin, souligne-t-il, était «d’origine turque», un «loup en liberté», criminel sexuel relâché bien trop vite.

     


    Quelles conclusions tirer ?

    Je précise d’abord que si ces deux textes m’intéressent vivement, et si je puis, dans une certaine mesure, vibrer avec chaque auteur quand ils s'indignent d'une mort inutile, je suis loin de me retrouver dans leur vision tranchante des choses. Mais ils fonctionnent comme de bons révélateurs d'un malaise social.


    J’en viens au fait: l’un comme l’autre développent une grille d’interprétation basée en partie (voire en totalité) sur l’origine ethnique, et sur les biais que cette origine induit (manque d’intérêt pour le meurtre d’une blanche selon F.Pons, manque de considération pour la mort de deux noirs selon C.Ribbe).

    A partir de points de vue (et de conclusions) à l’opposé, on est donc dans un univers mental assez proche: on se retrouve pour dire que la France a du mal à gérer la diversité. A partir de là, que faire?


    Mille et une politiques ont été tentées. Et on a fait quelques progrès. Mais le Val d’Oise, ces derniers jours, nous rappelle qu’il reste beaucoup à accomplir. Comment MIEUX faire? Bien malin celui qui aurait la recette magique!

    Les deux points de vue subjectifs et indignés de Ribbe et Pons, bien que tous deux biaisés, nous mettent peut-être sur une piste: sortons justement de l’à-peu-près et du subjectif. Quantifions, prenons toute la mesure des enjeux.



    3d8c6ade12a858c133e5a38971dc7084.jpgStatistiques de la diversité, un instrument de CONNAISSANCE

    En bon chercheur en sciences sociales que j'essaie d'être, mon réflexe est alors de porter un diagnostic: ce corps social malade d’une diversité difficile, à quoi ressemble-t-il précisément?

    L’enjeu des statistiques de la diversité (appelées improprement statistiques ethniques) est là, tout simple. Connaître la diversité des origines démographiques de la population est un INSTRUMENT DE CONNAISSANCE.

    Mille fois plus précis qu’une impression subjective (Ribbe ou Pons), qu'un sondage ou que la conclusion d’un « testing » pratiqué par SOS Racisme, comme l’observent justement Eric Fassin (INED) et Patrick Simon (EHESS).

    Sans connaissance précise, pas de bon diagnostic ni de guérison, ce qui vaut pour le traitement du corps humain comme pour celui du corps politique.
    Entre regarder un corps par un trou de serrure à 10 mètres de distance (sondage) et disposer d’une radiographie (statistiques quantitatives), quel patient préfère la première technique?


    412267c37a47230d2b283b997032e90a.jpg Ecueils à éviter

    En soi, les statistiques de la diversité ne sont ni bonnes ni mauvaises, ni ‘républicaines’ ni ‘communautaristes’. Il ne faut pas tout confondre!

    En revanche, elles ont objectivement un potentiel de connaissance énorme, pour le meilleur ou pour le pire. C’est la manière dont on les élabore et dont on s’en sert qui fera la différence qualitative et éthique.

    Deux exemples :
    1/ (sur l’élaboration) Réaliser ces statistiques avec un accent sur des critères de couleur de peau serait regrettable, et je rejoins la CNIL qui a considéré la création de catégories ethno-raciale comme très inopportune.
    Les élaborer avec un accent sur des critères d’origine géographique est en revanche pertinent.
    2/ (sur l’usage) Utiliser ces statistiques pour réintroduire le spectre du Maréchal Pétain et d’une politique racialiste ou différentialiste serait évidemment catastrophique. Attention aussi au risque d’assignation identitaire, c’est-à-dire la tentation de lier mécaniquement un profil socioculturel ou religieux à une origine. Ce n’est pas parce qu’on est noir qu’on aime forcément le manioc (cf. Gaston Kelman).
    En revanche, utiliser les statistiques de la diversité pour mieux cerner et affronter les enjeux de la mixité sociale est très souhaitable.

    Comme la France d’aujourd’hui est durablement démocratique (même si on peut toujours mieux faire...) et qu’elle n’a pas pour modèle l’Afrique du Sud de l’Apartheid, ni le Régime de Vichy, je pense, avec bien d’autres observateurs, que les risques liés à l’élaboration et à l’usage des statistiques de la diversité sont très largement maîtrisables.

    C’est pourquoi le rejet a priori de ces statistiques par des personnalités de tous horizons, de droite comme de gauche, est profondément regrettable.

     

    4e5dd4129a26a3bdb2bfae7773f64ca0.jpgAllergies statistiques

    Les motifs d'allergie statistique abondent. D’aucuns sont peut-être trop hantés par les errements du passé (P.Weil et le spectre de Vichy). Des statistiques de la diversité qui sortent enfin des approximations et des fantasmes pourraient par ailleurs menacer certaines rentes de situation (Mouloud Aounit, inamovible représentant du MRAP).

    D’autres ont une fâcheuse tendance à camper dans un républicanisme abstrait qui peine à voir les discriminations en face (J-L. Mélanchon), à moins qu’il s’agisse d’un vague antiaméricanisme de confort.

    Bien des intérêts a priori opposés se rejoignent dans le refus de photographier la société française dans la diversité de ses origines démographiques.

    Sans doute y a-t-il d’autres raisons encore, plus respectables que certaines de celles qui sont résumées ci-dessus. Je comprends bien des réserves affichées, mais je crois qu’elles ne sont pas fondées, car le vrai débat ne devrait pas porter sur les statistiques, mais sur leur usage.


    8a723bed9d41b5f56153053281f5ba6c.jpg"Cachez ces statistiques que je ne saurais voir"...  Une censure regrettable

    Et voilà que le Conseil Constitutionnel a donné raison aux frileux, enterrant pour l’instant l’idée après sa censure de l’article 63 de la loi sur l’immigration de Brice Hortefeux (15 novembre 2007).

    Plusieurs points de cette loi appelaient en effet une méfiance légitime. Mais pas cet article 63!


    C’est pourtant sur ce point des statistiques dites "ethniques" que le Conseil Constitutionnel a été le plus inflexible.
    La raison invoquée : l’article 1er de la Constitution, selon lequel «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.»

    En quoi connaître l'origine géographique, ou l'affiliation religieuse (ou non-religieuse) compromettrait ce principe? A ce compte-là, connaître le niveau de revenu des Français est tout aussi dangereux, et devrait être censuré aussi...

    Notre République est-elle si fragile qu’elle ne puisse accepter de se regarder dans sa diversité? Je suis de ceux qui pensent le contraire.
    Continuer à faire l’autruche, comme Jacques Chirac (un de ces nouveaux «sages») avait fait l’autruche avant 1995 devant la réalité chiffrée d’une corruption endémique, c’est aller droit dans le mur.
    Le ‘retour du réel' finit toujours par se produire, que ce soit sous la forme d’une mise en examen ou d’un embrasement social.

     

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    Pas une menace, mais une chance pour la République

    Qu’attend la République pour prendre les devants avant qu’il ne soit trop tard?

    Sur ce plan précis, je partage pour l’essentiel l’avis, et de Michel Wieviorka (exprimé dans Le Monde), et de Jean Baubérot (qui s’est exprimé sur son blog). Je rejoins aussi cet appel, consultable sur le site "Sauvons la recherche".

    Bien pensées, les statistiques de la diversité (géographique, mais aussi religieuse) ne sont pas une menace, mais une chance pour la République.
    Car cet instrument de connaissance, qui mettrait fin au flou et aux approximations douteuses, donnerait un excellent outil de plus à la République pour mieux cibler ses politiques, et pour réduire là où il le faut vraiment le décalage, parfois important, entre ses généreux principes universalistes, et une réalité marquée par des discriminations persistantes (et tous azimuts).


    a317357de84fdecd0734d4d067793330.jpgRépublicanisme appliqué

    La seule façon salubre de réduire ce décalage est d'oeuvrer pour ce que j’ai appelé, dans une note précédente, un républicanisme appliqué. "Mieux appliqué", pour être plus précis, au sens d'un républicanisme qui ne se contente pas d'une théorie impeccable, mais qui se met en pratique inlassablement afin d'appliquer concrètement les principes.

    Pour mettre en œuvre jusqu'au bout ce républicanisme appliqué, il faut se donner les moyens de bien connaître la société française de 2007-2008, avec sa diversité d’origines géographiques, sociales, culturelles, religieuses (1).

    L'INED et l'INSEE sont, dans ce domaine, des outils merveilleux. Encore faut-il s'en servir davantage!

    Quelle sont ces élites (politiques, intellectuels, décideurs de toutes sortes) qui craignent de voir la France telle qu’elle est?!

    Qui la momifient soit dans les grands principes abstraits, soit dans la nostalgie, soit dans l’à-peu-près de sondages insuffisants? Le coq national refuserait-il d'admettre qu'avant d'être "gaulois", ses plumes sont républicaines et multicolores?


    Continuer indéfiniment à refuser des statistiques de la diversité, c’est ouvrir la porte…


    -soit à un républicanisme abstrait radoteur et totalement décrédibilisé (pour avoir refusé de se donner tous les moyens empiriques de corriger le décalage entre la formule «tous les hommes ne naissent pas libres et égaux en droit» et une réalité de terrain où les variables de sexe, de revenu et de couleur de peau introduisent trop de biais)


    -soit à un multiculturalisme tous azimuts, à tendance communautariste light, qui triompherait suite à l’échec du modèle républicain. Il se nourrirait des fantasmes et d’un discours victimisant approximatif (cf. le CRAN), et signerait la mort du principe de l’égalité de tous devant la loi au nom des prérogatives des communautés.



    e56b5b8ce2ab0d76dd9166ed7d7a9a4c.jpg Contre ces deux écueils, un choix clair : le républicanisme appliqué.

    Dans la fierté de ce qui constitue le meilleur de la tradition républicaine française (en affinité avec Julien Landfried, je suis de ceux qui refusent de prétexter de ses limites actuelles pour lui porter l'estocade au nom de l'Europe, de la globalisation ou de je-ne-sais quoi), mais sans non plus se payer de mots.

    Et pour cela, il serait bien bête de se priver d’une photographie statistique fine de la France réelle dans sa diversité, tant nous avons là un précieux outil de connaissance pour mieux pointer les défis du jour, portés par ce but commun: corriger les défauts d’application d’un modèle républicain qui reste, quoi qu’on en dise, le meilleur gage d’une société où les droits de tous les citoyen(ne)s sont concrètement respectés, qu’ils soient des Anne-Lorraine ou des Moushin et Larami.



    (1) (J’ouvre une parenthèse pour rappeler que le projet ‘Dieu change à Paris’ que j’avais proposé cette année pour financement à l’ANR entendait justement cartographier, quantifier et décrire précisément cette diversité religieuse parisienne actuelle: cela aurait-il fait peur à certains?).

  • La nouvelle France protestante : résumé détaillé

    Croix Huguenote vivante.jpgSuite à une présentation faite la semaine dernière au laboratoire GSRL aux côtés de Jean-Paul Willaime, voici ci-dessous un résumé détaillé de l'ouvrage collectif La nouvelle France protestante (pour l'obtenir en PDF, cliquer ici). 

     Cet ouvrage de 488 pages publié en 2011 aux éditions Labor et Fides est porté par 22 auteurs, dont 6 contributrices et 16 contributeurs.

     Dix contributions émanent d'auteurs avec rattachement parisien, quatre avec un lien strasbourgeois et trois avec rattachement montpelliérain. Les autres affiliations se répartissent entre Caen, Aix, Brest (un rattachement chacun), et deux rattachements étrangers, Canterbury et Montréal. Du point de vue disciplinaire, 8 historiens ont contribué, ainsi que 7 sociologues. Anthropologie (2), théologie et missiologie (2), politologie (1), géographie (1), civilisationnisme (1) complètent la palette des approches mobilisées.

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     Le livre se subdivise en quatre grandes parties, complétées par un avant-propos, une introduction historiographique, une conclusion, 84 pages d'annexes et la table des matières. Les lignes qui suivent proposent un bref aperçu de ces contenus.

      

    1149872.jpgEn préambule (p.11-25)

     Les deux premières pages d'avant-propos de l'ouvrage, signées des coordinateurs du volume, rappellent les conditions d'élaboration de cette "Nouvelle France Protestante", entreprise collective rendue possible grâce à l'organisation d'un colloque tenu à Paris entre les 18 et 20 novembre 2010, avec le soutien décisif de la Fédération Protestante de France.

     Une introduction historiographique (p.13 à 25) signée Sébastien Fath souligne ensuite l'accélération des travaux en sciences sociales sur le protestantisme, dont l'ouvrage lui-même est un témoignage, sur fond d'une attention croissante aux "différenciations confessionnelles" (p.18). Pour la seule période 2005-2010, 14 ouvrages sont ainsi parus en langue française, illustrant la vitalité croissante des études sur les milieux protestants, enrichis de nouveaux terrains (milieux évangéliques) et de nouvelles approches disciplinaires (apport considérable de l'anthropologie et des études missionnaires -travaux du CREDIC-).

      

    C quoi etre protestant..JPGPremière partie (p.27-102)

     La première partie s'intitule "Etat des lieux: une minorité en légère croissance" (p.27 à 102).  Elle se caractérise par la priorité à une approche quantitative et descriptive, qui présente les données les plus récentes sur l'empreinte socio-religieuse du protestantisme dans la société française actuelle. En 75 pages, elle campe le décor, à partir de 5 contributions.

    Claude Dargent ouvre le bal en proposant un bilan du protestantisme français "au miroir des sondages" (p.29 à 43). Il se donne les moyens d'un regard ample, à la fois dans la diachronie (il remonte au XIXe siècle et les "sondages grandeur nature" du Second Empire) et dans l'espace, puisqu'il s'appuie aussi sur les enquêtes internationales (European Values Study). Il conclut sur un protestantisme français qui semble "à un tournant de son histoire. Contrastant avec la baisse de son poids dans la société française des années 1560 à la fin du XXe siècle, la dernière période semble montrer une inversion de tendance" (p.42).

     Mais quel périmètre retenir pour circonscrire les logiques d'impact du protestantisme en France? L'objet de la seconde contribution (S.Fath), est de proposer une grille de lecture critériée, à partir d'une étude sur "pratiquants et lieux de culte, des temples désaffectés aux megachurches" (p.44 à 59). Sur la base de 4000 lieux de culte, dont 2600 lieux évangéliques et 1400 lieux luthéro-réformés, cinq cercles d'appartenance sont distingués. Ils englobent jusqu'à 2,6M de protestants et "proches du protestantisme". Les pratiquants, quant à eux, seraient environ 1 million, dont 600.000 pratiquants réguliers.

    cercles d'appartenance protestantisme français.png

    Les cercles d'appartenance du protestantisme français 

     Jean-Daniel Roque propose ensuite une étude éclairante sur les cotisants (p.60-73), tels que les institutions rattachées à la Fédération Protestante de France (FPF) les dénombrent. Soulignant que les associations cultuelles protestantes représentent "plus de la moitié des associations cultuelles existantes" en France (p.70), il fait observer que ces associations vivent "quasi exclusivement de dons manuels" Ces dons sont variables selon les Églises : un baptiste donne en moyenne plus de deux fois plus qu'un réformé (p.69). Dans plus de la moitié des cas, ces dons manuels rémunèrent au moins une personne, à savoir le pasteur, tout en assurant la plupart du temps le financement du lieu de culte.

     Mais qu'en est-il de l'impact protestant sur la scène médiatique? A partir d'une étude quantitative, Blandine Chélini-Pont éclaire ces questions dans une contribution intitulée "Le protestantisme aujourd'hui au miroir de la grande presse" (p.74-88). Elle fait observer que par rapport au judaïsme ou à l'islam, le protestantisme reste moins médiatisé, avec une différenciation entre le traitement des protestants évangéliques (regardés avec méfiance) et un protestantisme perçu comme "de souche, progressiste" (p.85). On apprend aussi que c'est le quotidien La Croix qui réserve la plus grande couverture médiatique au protestantisme.

     La cinquième contribution de cette première partie revient sur le 500e anniversaire de la naissance du réformateur français Jean Calvin. Cet anniversaire a marqué toute l'année 2009 (p.89 à 102). André Encrevé souligne qu'au delà de manifestations commémoratives très denses, "c'est donc l'image à la fois d'un protestantisme moderne, gai et optimiste, au fond bien adapté à son temps, et celle d'un protestantisme se présentant comme calviniste" (p.102) qui a été donnée, sur la base d'un refus de l'hagiographie, au point qu'Isabelle Graesslé, à l'Assemblée du Désert 2009, a pu prêcher sur "oublier Calvin".

     

    Croix-Huguenote2.jpgDeuxième partie (p.103-178)

     La seconde partie s'intitule "Une identité plurielle: A la découverte du kaléidoscope protestant" (p.103-178). Charpentée autour de cinq contributions, elle détaille, au fil des 75 pages, les diverses palettes du christianisme protestant, marqué par une "précarité" institutionnelle et une grande diversité d'expressions.

     Anne Dollfus ouvre le bal par une analyse des recompositions de l'ancrage réformé dans Paris intra-muros au sein de l'Eglise Réformée de France (ERF), "entre héritage et renouveau" (p.105-119). A partir de quatre paroisses situées dans des arrondissements démographiquement très différents (1er, 14e, 16e, 20e), elle  montre des logiques d'adaptation très diversifiées, qui vont de l'adoption de traits évangéliques (Belleville) à l'accentuation d'une offre solidaire et sociale (déjeuners de semaine dans les paroisses du Luxembourg et du Saint-Esprit), illustrant une oscillation entre "perte d'influence" et "recomposition" (p.119).

    Le protestantisme luthérien et réformé d'Alsace et de Moselle, qui relève du droit concordataire et local est ensuite ausculté par Isabelle Grellier (p.120 à 137). Elle fait observer une pratique supérieure à la moyenne nationale, mais inférieure à celle de l'île de France, avec un décalage de pratique entre les évangéliques et l'UEPAL (Union des Églises Protestantes d'Alsace et de Moselle). S'il y a fragilisation du protestantisme d'héritage, on observe aussi des recompositions et un "frémissement" rénovateur suggéré par les résultats de l'enquête Cléopas (2008) conduite auprès de 100 pasteurs et conseillers presbytéraux.

     Mais qu'en est-il des mondes pentecôtistes et charismatiques? Jean-Yves Carluer pose la question des frontières "à l'enthousiasme" (p.138 à 152) au travers d'une typologie fine qui combine diachronie et sensibilités théologiques. A partir de la matrice pentecôtiste des Assemblées de Dieu, relayée par l'essor charismatique puis le mouvement "Troisième Vague", l'auteur pointe une forme de césure entre les deux premières expressions et la troisième, fondée sur le combat spirituel et la théologie de la prospérité. On oscille entre logiques de convergences et une "dynamique" scissipare "loin d'être épuisée" (p.152).

     Quant aux évangéliques de lignée piétiste, "entre Bible et réveils", Christopher Sinclair (p.153-164) évalue son impact en France aujourd'hui à un peu moins d'un millier d'Églises locales, soit un tiers du protestantisme évangélique. Il se trouve à la fois représenté au sein du réseau FPF (Fédération Protestante de France) du CNEF (Conseil National des Évangéliques de France) et de nébuleuses indépendances non-affiliées. Dans ces enjeux d'appartenance se joue, observe-t-il, la tension entre un pôle de la "religion du coeur", ouvert à l'oecuménisme, et un pôle orthodoxe plus soucieux de marquer des frontières (p.164).

     Le survol du kaléidoscope protestant français ne serait pas complet sans un aperçu des recompositions induites par les Églises issues de l'immigration. C'est sous l'angle des dynamiques spatiales que le géographe Frédéric Dejean les étudie, à partir du terrain du département francilien de la Seine-Saint-Denis (p.165-178). Il montre que les contraintes d'espace, mais aussi les options des groupes étudiés, s'éloignent du modèle paroissial (où la proximité géographique prime) pour privilégier des "communautés sans proximité" (Melvin Webber, cité p.177) en quête d'accessibilité pour draîner des populations disséminées.

      

    vers_1960_sous_la_tente.jpgTroisième partie (p.179-234)

     L'aperçu quantitatif global (première partie) et le resserrement sur les diverses parties prenantes de la "famille recomposée protestante" (seconde partie) appelle un prolongement centré sur les formes sociales et les investissements intramondains de l'identité protestante en France. Tel est l'objet du troisième volet de l'ouvrage (55p).

     "La jeunesse protestante, entre Églises et mouvements", est étudiée par Arnaud Baubérot (p. 181 à 193). Les mouvements de jeunesse sont "situés hors des Églises mais étroitement liés à elles", d'où des liens complexes et des tensions, sur fond de bouleversement de la culture juvénile depuis les années 1960. A partir de la "matrice unioniste" (p.182), une dynamique d'émancipation a débouché sur une crise et une sécularisation du scoutisme protestant dans les années 1980 et 1990. L'entrée du XXIe siècle marque une certaine reconfessionnalisation, mais elle est fragile et laisse maintes questions "sans réponse" (p192).

     L'étude de l'engagement social du protestantisme français est ensuite l'occasion pour S.Fath (p.194 à 205) de pointer d'importantes évolutions depuis un colloque de l'AFSR (actes publiés en 2000), dans lequel G.Vincent soulignait la tension entre logique de "charité" et logique de "solidarité" au travers de réseaux différenciés, celui de l'Entraide protestante et celui de l'ASEV (évangélique). Depuis, les réseaux ont fusionné dans la Fédération de l'Entraide Protestante (FEP), au service d'une "action sociale plus transversale et moins clivée" (p.201), portée un réseau national de 28.000 collaborateurs (incluant les bénévoles).

     Qu'en est-il de l'impact des modes d'institutionnalisation du protestantisme aujourd'hui? Céline Béraud met en évidence certaines dynamiques de transversalité avec les régulations catholiques contemporaines (p.206-217). Elle observe que sur la base d'un "rapport désacralisé et fonctionnel à l'institution" (p.207), le protestantisme n'exclut pas "l'existence de structures supra-locales" (p.210); à l'inverse, le catholicisme, perçu comme centralisé, s'est profondément reconfiguré en direction d'une "légitimité qui vient d'en bas" (p.214), suggérant l'essor de "modes transversaux de régulation de l'autorité" (p.217).

    Il revient à Aurélien Fauches de fermer le ban de la Troisième partie en démêlant l'écheveau des fédérations, réseaux et associations qui structurent le protestantisme (p. 218 à 234). A dater de 2010, on apprend que 44,3% des fédérations et unions d'Église appartiennent à un seul réseau fédérateur, 1/3 adhèrent à deux grands réseaux, et 22,9% n'appartiennent à aucun grand réseau protestant, soit près d'un quart : la secondarité de l'institution dans la culture protestante s'en trouve confirmée, avec une diversité d'options aussi foisonnante que complexe et un goût finalement très (ultra)moderne pour la multi-appartenance.

     

    lp-jlt-08.jpgQuatrième partie (p.235 à 379)

     Après avoir sondé les logiques sociales du protestantisme au sein de la société française, la quatrième et dernière partie s'attache à élargir la focale à l'échelle internationale, posant la question suivante: "Une différence protestante française dans le contexte international?" En 144 pages, neuf contributions ouvrent grand les fenêtres.

     Jean-Pierre Bastian ouvre le ban par un bilan des relations entre le protestantisme français et l'Amérique latine (p.237 à 248). Si les rapports missionnaires ont été quasi inexistants, à l'inverse de l'Afrique ou de l'Océanie, on relève des échanges théologiques, illustrés par l'impact de Georges Casalis (dont la mémoire est l'objet d'une quasi dévotion à Managua), et une transnationalisation évangélique qui tisse des liens. On oscille entre "logique de vérité qui vise à traduire au plan d'une éthique sociale les options de foi", et une "logique de performance" entreprenariale, qui vise à "la croissance de l'évangélisme" (p.247).

     Le dossier des "protestants français et l'Europe" (p.249 à 265) est ensuite traité par Bérengère Massignon sur la base de ce constat: la tradition protestante européenne a privilégié les Églises nationales, ce qui n'a pas facilité la structuration au plan européen. "Ces Eglises se sont généralement montrées frileuses face au projet de construction européenne", notamment par peur de "l'Europe vaticane" (p.249). Les protestants français se sont cependant investis, à leur échelle, dans les réseaux (KEK), jouant le rôle d'interface "entre les Églises majoritaires de l'Europe du Nord et les minorités protestantes de l'Europe du Sud" (p.262).

     À l'échelle des mondes anglo-saxons, forts d'une démographie protestante sans comparaison avec l'hexagone, que représente le protestantisme français ? A partir du "point d'appui du Refuge" , Sophie-Hélène Trigeaud repère une "continuité historique discrète mais résolument significative" (p.262)  au travers de figures françaises comme Jacques Ellul (1912-1994), Paul Ricoeur (1913-2005), Gilbert Bilezikian (né en 1927). L'étude de l'impact du Refuge huguenot à Canterbury ouvre à d'autres liens, entre "histoire et héritage" (p.263-278), comme l'illustrent les terrains du textile ou de la musique sacrée (John Deffray dans le Kent).

     Jean-François Zorn ouvre ensuite la focale (p.280-289) sur les horizons méconnus de la francophonie protestante, soulignant "la manière dont le protestantisme français assume la francophonie sans la revendiquer nécessairement comme un combat" (p.280).  Détaillant quatre associations de langue française (CEEEFE, Comité protestant des amitiés Françaises, CLCF, AFOM), il s'interroge sur une "conscience en creux" qui valorise peu une défense du français, mais qui nourrit un lien d'autant plus important pour les protestants de l'hexagone qu'un protestant francophone sur 23 seulement, aujourd'hui, est Français (p.280).

     Nouveau géant protestant, la Chine s'impose aujourd'hui à l'attention des historiens et sociologues qui se penchant sur le protestantisme. L'apport de Pan Junliang permet de découvrir "l'exemple des Chinois en France" (p.290-299). Retraçant l'histoire de l'immigration chinoise, qui remonte au début du XXe siècle, l'auteur souligne le poids des communautés Wenzhou, originaires d'une petite "Bible Belt" chinoise. Une trentaine d'Églises évangéliques chinoises sont présentes en France, dont 22 en île-de-France (données Ji Zhe). Elles vivent aujourd'hui un protestantisme peu relié au reste du protestantisme hexagonal.

     Au-delà du dossier des diasporas chinoises, l'impact des flux d'immigration conduit Bernard Boutter à s'interroger: "Le protestantisme en France, un terreau d'accueil privilégié pour les migrants?" (p.300 à 313). A partir d'un remarquable survol synthétique, il périodise trois phases, qui vont de l'attente d'assimilation (jusqu'aux années 1970) à la mise en place de passerelles et d'institutions (années 19